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Le Fespaco d’une scénariste
Publié le : samedi 8 mars 2025
Fespaco 2025

Par Caroline Pochon
4 mars 2025

Mon Fespaco commence à Orly où, dans la file d’attente du vol Tunis Airlines, je croise un producteur camerounais, Jean-Roke Patoudem, venu accompagner un film tchadien Warassa, et la nuit de la série africaine. Il me rappelle qu’on se connaît depuis la Femis, via Imunga Ivanga, une relation commune. Il a regardé à la télévision la cérémonie d’ouverture et souligne que le discours du capitaine Ibrahim Traoré, lu par le porte-parole du gouvernement, était musclé. Un festival « de la contre-attaque » et si le gouvernement français n’a toujours pas compris, un message fort est envoyé à l’ancien colonisateur. Il y a été question de déconstruction (des relations nord-sud traditionnelles), de revendication identitaire : « raconter nos histoires… mettre en lumière nos traditions… moyen de résistance… expression d’une pluralité ». « Patou » me rappelle que lors de ses derniers voyages en Afrique, Macron a tout gâché. Déjà Hollande marchait sur des œufs, Sarkozy (avec son discours sur l’homme noir qui n’était pas encore entré dans l’Histoire), a fait beaucoup de tort aux relations entre France et Afrique mais vraiment, Macron a tout fait foirer.

Un des signes de la nouvelle politique radicale de rupture menée par le Burkina Faso avec la France ayant été les visas français donnés au compte-goutte. Pour moi, il a fallu que je m’y reprenne à deux fois, avec l’appui officiel du Fespaco. Mais l’ami producteur camerounais, qui vit en France, me confie avoir eu les mêmes ennuis. La hiérarchie de TV5 ne serait même pas au Fespaco. Pas plus que les journalistes de France 24. Ce Fespaco, orchestré d’une main de fer par le gouvernement burkinabè, est un événement hautement politique. Une revendication face à l’ancien colonisateur. Une manière d’acter la politique de rupture amorcée par le Mali, le Niger et le Burkina du capitaine Ibrahim Traore, dit IB. « La patrie ou la mort », un slogan qui cette année, n’a rien d’une formule toute faite. On sent vibrer dans l’air l’image de Thomas Sankara.

La ville est tranquille. J’arrive de nuit, j’attrape un taxi et file vers mon auberge. Le niveau a baissé mais la chambre me convient. Il y a sur le lit l’éternelle moustiquaire. Je m’apercevrai assez vite que maintenant, on élève des poules juste derrière ma chambre, une vraie petite symphonie à 5 heures du matin. L’Afrique… Je file ensuite à « l’Indépendance », qui ne s’appelle plus « Indépendance » mais hôtel Azalaï. C’est devenu un hôtel luxueux et flambant neuf, sans personnalité, où sont logés les VIP du Fespaco. J’attrape le wifi pour joindre Joël Akafou, le réalisateur ivoirien dont j’ai coscénarisé le film, qui était supposé m’attendre à l’aéroport. Mais mon vol avait deux heures de retard et je devine qu’il est allé à la projection du film de son ami Michel Zongo, L’homme qui plante les baobabs, qui passait à 20 heures au Ciné Burkina. Quand il arrive enfin, il me parle de trois voix off, celle du Vieux qui plantait des baobabs, celle du réalisateur et celle d’un narrateur, dans ce film. Je demande si cela ne fait pas un peu trop et n’aurai malheureusement pas le temps d’aller voir le film pour me faire ma propre opinion.

En l’attendant, je me suis posée au bar chic de l’hôtel Azalaï, où œuvrait seul un serveur en livrée, débordé mais pas stressé. Je suis rejointe par Mohamed Saïd-Ouma, un réalisateur commorien, avec qui j’ai fait mes premières armes de scénariste. Il fait partie du comité de sélection du Fespaco et se réjouit de voir à quel point le niveau monte. Le nombre de films, leur qualité. Il dit que bientôt, être à Cannes n’aura plus aucune importance pour un film du continent. Le marché africain est si immense ! Son enthousiasme légèrement ironique, fin et intelligent, est communicatif.

Avec Joël en roi de la nuit, nous allons au Taxi-Brousse écouter un orchestre burkinabè qui mélange le reggae et les rythmes locaux en mangeant les légendaires brochettes de Ouaga. Les autres boivent une bière locale. Le tout finit au « De Niro », le bar branché en plein air où se retrouvent cinéastes et starlettes. Je salue Eléonore Yameogo, William Mbaye dont j’ai prévu de voir le documentaire, Yoro Mbaye, qui présente son court Lees waxul, Twana Shériya, dont je découvre qu’il a réalisé une fiction (qui sera d’ailleurs primée, Nail’s man) David-Pierre Fila dont je n’ai toujours pas vu le parait-il très sympa A quand l’Afrique, et d’autres. Il fait chaud, c’est très agréable. C’est ici que ça se passe !

Ciné Burkina, 18 heures. Je vais voir le nouveau film de Mamadou Dia dont j’avais aimé Le père de Nafi, Sénégal oblige. Choc esthétique, visuel et hypnotique de ce film Demba, qui me séduit par son côté lynchien : une narration non linéaire, parfois folle, qui s’emballe et ralentit, me renvoie à Jarmush tout en étant profondément peule. Un acteur. Une gueule. Une présence. Ben Mahmoud Mbow, « putain » d’acteur. Pour dire quoi ? le vieillissement, la folie douce, l’impossible deuil. Ah oui, le Fespaco ne parle que de Demba, on le pressent pour l’étalon. C’est un mélange subtil de tradition et de modernité, un récit codé, mystérieux, qui ne se laisse pas faire, résiste avec entêtement, humour, grâce... en dégustant mes brochettes au Taxi-Brousse, j’explique à mes amis ivoiriens que j’ai découvert le nouveau Jarmush hal puular. Le style !

En attendant la projection du film de William Mbaye Ndar, saga Waalo, je me reprends à aimer voir ce couple – Ousmane William Mbaye et Laurence Attali - et la manière si complémentaire dont ils fonctionnent. Ecrivant ensemble, produisant ensemble - elle monteuse, productrice, lui au tournage j’imagine. Je trouve cela très beau. Ils m’ont déjà appris beaucoup de choses sur l’histoire du Sénégal, à travers les portraits de Mamadou Dia et de Cheikh Anta Diop. J’espère que ce nouvel opus me plaira.

Je vois aussi le film de Joel Akafou, dont j’aime le titre et la promesse : Loin de moi la colère. Le film fait le portrait d’une femme exceptionnelle, Maman Jo, qui œuvre pour le pardon et la réconciliation après des massacres, dans son village de Côte d’Ivoire. Il lève délicatement mais sûrement le voile sur le deuil infaisable dont souffrent les victimes de ce qu’on a pudiquement appelé la « crise post-électorale de 2011 » en Côte d’Ivoire. Une vraie guerre civile, passée sous silence dans les médias occidentaux car la France y a été partie-prenante. Filmé dans la simplicité du cinéma direct, sans commentaire et sans musique, le film est porté à bout de bras par cette femme charismatique. J’ai ma petite fierté, j’ai été scénariste documentaire sur ce film, raconté comme un récit, et qui termine par un très beau conte raconté au coin du feu, pour donner à réfléchir. Dans un récit très scénarisé en cinéma direct, sans voix off ni musique, de même que Mambar Pierrette de Rosine Mbakam, dont il signe le scénario, le réalisateur ivoirien dresse un portrait de femme exemplaire. Rendez-vous à Paris, au Cinéma du Réel, pour revoir le film, le 24 mars à l’Arlequin. C’est peut-être pour saluer le courage du réalisateur d’aborder des questions encore taboues en Côte d’Ivoire que le jury documentaire lui a décerné… un étalon de bronze. Et pour le talent de ce réalisateur qui appartient à une génération de documentaristes africains qui ont réglé son compte au regard ethnographique de l’époque coloniale (et postcoloniale !) et documentent les réalités africaines avec humour, empathie, engagement. Talent. Chefs de file de cette génération, on peut citer Dieudo Hamadi de RDC, Sani Magori du Niger, Michel Zongo du Burkina, avec L’homme qui plante des baobabs, la camerounaise Rosine Mbakam, dont l’impeccable Mambar Pierrette a été découvert à la Quinzaine des cinéastes à Cannes 2024 ainsi que d’autres femmes cinéastes : Chloé-Aïcha Boro du Burkina, qui signe cette année une fiction (Les invertueuses, que je n’ai pas eu le temps de voir !) ou encore Aicha Macky, qui ne présentait pas de film cette année mais dont je ne peux oublier L’arbre sans fruits. A noter tout de même, l’écrasante majorité des hommes dans le métier : Aïcha Boro plaide pour une égalité inclusive dans un discours musclé lors de sa projection.

Parmi les tous nouveaux auteurs de documentaires africains, on peut aussi citer Catcher, de Derhwa Kasunzu, de RDC, prix Samba Felix Ndiaye du premier film documentaire, tandis que les plus anciens, notamment le duo William Mbaye-Laurence Attali poursuivent leur œuvre de reconstruction d’une histoire du Sénégal dans laquelle ce ne sont pas toujours les chasseurs qui racontent les histoires de chasse. Après Président Dia, Kemtiyu, le cinéaste et sa partenaire (prod, montage et elle-même réalisatrice) découvrent, dans Ndar, saga Walo, les dessous de la ville de Saint-Louis et explorent le passé colonial d’un pays qui a tout récemment fait tomber la statue du général Faidherbe. Un coup de vent particulièrement violent, à ce qu’il paraîtrait...

Les projections au Fespaco continuent d’être un peu frustrantes pour les réalisateurs : film qui s’interrompt après 5 mn pour Demba, lumière qui se rallume dans la salle en pleine projection sur Loin de moi la colère, mais cela n’entame pas la bonne humeur du public, heureux de se retrouver au Fespaco.

Le Canal Olympia Pissy est un grand bâtiment gris flambant neuf à l’effigie de Canal plus, niché au fin fond d’un quartier périphérique, au milieu d’un terrain vague, auquel on accède par une avenue non goudronnée. On y est taquiné par une forte odeur de pop corn et la salle est immense, les sièges rouges impeccables, l’air, conditionné. Y sont programmés les films d’école de cinéma (Isis du Burkina, Isma du Benin, et leurs homologues ivoiriens, guinéens, etc). J’ai la joie de voir parmi cette sélection fragile, où domine le thème des violences conjugales, deux petites pépites, que je connais pour en avoir accompagné l’écriture en Guinée l’an dernier. Badjô An On (l’enfant unique) de Alhassane Balde, conte l’histoire d’une fillette pauvre qui ne peut accéder à la scolarité. Jolie réalisation pour un scénario simple dont la portée m’a semblé universelle.


Mais surtout ! Ton mari, c’est ton Dieu est le premier film de l’autodidacte Nkony Sylla, militante féministe venue au festival son bébé sur le dos ! Le film y met à nu le tabou de l’inceste et la loi du silence qui se pose sur une mère qui doit se décider à dénoncer à la police son mari incestueux, malgré la pression qu’exerce la famille sur la jeune mère. Comme le rappelle la réalisatrice engagée, ces réalités sont fréquentes en Afrique. En Guinée, une loi a récemment été votée contre le viol. L’inceste en fait partie. Passé inaperçu, - ou justement sous silence ? - , ce film « me too africain » lance le débat.

Le public ouagalais est participatif : on y rit beaucoup (même parfois des maladresses d’une réalisatrice !) et les séances de certains films se déroulent dans l’enthousiasme.
Mais en arrivant à 10 heures dans une salle remplie d’enfants, je ne pouvais imaginer le succès énorme du film Timpi tampa, de la jeune réalisatrice sénégalaise Adama Bineta Sow, coproduit par Canal plus. Avec une intention clairement affichée de faire un cinéma populaire, à travers ce que les Américains appellent un teen movie, Timpi tampa, pourtant projeté en wolof sous-titré, a fait un véritable carton auprès des enfants.


Habile, toujours juste et fin, sur le fil, le film raconte l’histoire de Khalilou (l’excellent Pape Aly Diop, une vraie belle découverte) qui se travestit en fille et devient Leila - pour une bonne cause ! Il lutte auprès des filles de sa génération contre le blanchiment de la peau, qui a généré un cancer de la peau chez sa propre mère. Avec ce fil d’intrigue efficace, le film enchaîne les moments de comédie dans un esprit bon enfant. Enfin un film made in Sénégal qui pourra faire un succès commercial international ? On le lui souhaite. L’enthousiasme des enfants étant de bon augure. J’ai humblement été consultante sur ce projet… qui a décroché une mention spéciale dans la section Perspectives, qui récompense les premiers long-métrages !

Je ne revois pas, mais j’ai gravé dans ma tête les images de L’homme vertige, insolent succès : étalon d’or documentaire mérité, par cette jeune réalisatrice guadeloupéenne, Malaury Eloi Paisley. Le film, que j’avais vu au cinéma du Réel (Paris), et qui avait fait sa première à la Berlinale 2024 est un magnifique poème filmé dans la déshérence des rues d’une Guadeloupe appauvrie et perdue, qui n’a rien d’une carte postale. A travers le portrait vibrant de quelques hommes, poètes - errants - révoltés, la jeune femme dresse un tableau élégiaque d’une île « encore sous domination coloniale », comme l’a rappelé la présentatrice, lors de la remise des prix.

Le monde a perdu un grand cinéaste. Souleymane Cissé, auteur entre autres de Finye, Baara, et surtout du majestueux Yeelen (prix du jury au festival de cannes 1987) s’est éteint deux jours avant de se rendre au Fespaco, où il devait présider le jury fiction. En deuil, le jury lui rend hommage en décidant de ne pas le remplacer. Y a-t-il une relève ? Quelles images nous parviennent-elles aujourd’hui du Mali affranchi de la présence militaire française ? Le jeune Fousseyni Maïga signe deux films cette année. Dans Fatow, les fous, prix Uemoa, un documentaire au dispositif alternant rencontre avec d’éminents historiens maliens et une chorégraphie en plein air aux accents surréalistes, ce dernier donne une partie du programme : c’est en mettant au centre la culture, notamment traditionnelle africaine, que le Mali se repensera et se redéployera. Deuxième volet de ce diptyque programmatique, Le rêve de Dieu, western musulman relatant, dans un village traditionnel (on peut saluer costumes et décors), l’âpre lutte pour la succession à la place de l’imam. A travers cette fable shakespearienne du pouvoir, Fousseyni Maiga aborde les différents visages de l’Islam dans son pays, y incluant le djihadisme, et prône un message de paix et de tolérance religieuse.

La fable shakespearienne du pouvoir, c’est aussi le thème de l’étalon d’or de Yennenga, Katanga, la danse des scorpions, du burkinabè Dany Kouyaté. Le réalisateur y met en scène, en noir et blanc, les trahisons et assassinats pour le pouvoir du Macbeth de Shakespeare. Le public burkinabé y a lu entre les lignes l’histoire de son pays. L’accueil a été chaleureux, et même plus, lorsque les Burkinabè ont appris que le film avait décroché l’étalon d’or de Yennenga ! Tout comme celui réservé à « IB », le président du Faso, et à tout ce qui concerne l’héritage de Thomas Sankara, notamment le slogan de ce dernier : « La patrie ou la mort ». Et le public en liesse de répondre : « nous vaincrons ! ». Et vive le Fespaco, que le capitaine Sankara soutenait.

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