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Le cinéma malgache : avancée, recul ou statu quo ?
Publié le : vendredi 15 avril 2011
RFC 2011

C’est devant une assistance de professionnels que s’est déroulée la table ronde des Rencontres du Film Court sur le cinéma malgache le samedi 9 avril 2011. Sur scène, Laz, producteur, réalisateur et directeur du festival était accompagné de Gérard Razafindrakoto, acteur, réalisateur et producteur de la société Scoop Digital, de Mamihasina Raminosoa, réalisateur et producteur de la société DDC ainsi que D’albia Randriamanosimbolonirina, Secrétaire Général du Ministère de la Culture et du Patrimoine.

En par­tant d’un dia­po­rama sur le par­cours idéal d’un jeune cinéaste mal­ga­che, les inter­ve­nants ont rebondi sur le fait que beau­coup de maillons de la chaîne de pro­duc­tion ciné­ma­to­gra­phi­que man­quaient à Madagascar. Pas de scé­na­ris­tes de métier mais plutôt des réa­li­sa­teurs-scé­na­ris­tes, pas de dis­tri­bu­teurs ni de salles de cinéma [ndlr celles encore exis­tan­tes sont occu­pées par des sectes reli­gieu­ses], encore moins de sou­tien finan­cier de la part du gou­ver­ne­ment.

L’inves­tis­se­ment de l’État mal­ga­che était donc l’une des pre­miè­res inter­ro­ga­tions posées par les pro­duc­teurs. Une ques­tion à laquelle le Secrétaire Général du Ministère de la Culture, lui-même ciné­phile, n’a pas manqué de répon­dre. « Dans les années 1960-1970, l’État mal­ga­che a pro­duit des films d’actua­li­tés qui étaient dif­fu­sés dans les salles de cinéma. Dans les années 1980, beau­coup de films étaient impor­tés de l’Union Soviétique du fait du régime de l’époque. La société Cinémédia avait alors natio­na­lisé de gran­des salles de cinéma telles que le Roxy, le Rex ou le Ritz. Puis dans les années 2000, il y a eu un fré­mis­se­ment dans la pro­duc­tion vidéo locale ».

Ce schéma se retrouve dans beau­coup d’ancien­nes colo­nies fran­çai­ses où la pro­duc­tion ciné­ma­to­gra­phi­que venait d’abord de l’étranger puis était réap­pro­priée par les réa­li­sa­teurs locaux avant de connaî­tre un déclin du fait des rema­nie­ments de gou­ver­ne­ment, des ajus­te­ments struc­tu­rels et de l’arri­vée de la télé­vi­sion et du DVD. Pour D’albia Randriamanosimbolonirina, « le Ministère de la Culture a sou­vent été ignoré car c’est un parent pauvre du gou­ver­ne­ment. Souvent rat­ta­ché à d’autres minis­tè­res, il a même été bap­tisé à cer­tai­nes époques Ministère de l’Art et de la Culture révo­lu­tion­naire ou Ministère des Sports, des Loisirs et de la Culture ». Régulièrement rema­nié par le gou­ver­ne­ment, le Ministère a der­niè­re­ment changé trois fois de minis­tre en un an, la der­nière en date ayant pris ses fonc­tions une semaine avant le début du fes­ti­val.

L’une des prio­ri­tés du gou­ver­ne­ment serait actuel­le­ment le cinéma avec la mise en place depuis 2000 [1] d’un fonds d’appui pour le déve­lop­pe­ment ciné­ma­to­gra­phi­que mal­ga­che dénomméTiasary (Tahiry Iombonana Anohanana ny Sarimihetsika Malagasy). Ce fonds pré­levé sur la per­cep­tion des taxes de tour­na­ges sou­lève de nom­breu­ses ques­tions. En effet, le réa­li­sa­teur Laza cher­che depuis de nom­breu­ses années à connaî­tre son fonc­tion­ne­ment. Quel est son budget annuel ? Les pro­duc­teurs peu­vent-ils pré­ten­dre à des sub­ven­tions ?

Dans la salle, Ignace-Solo Randrasana - pre­mier réa­li­sa­teur de long-métrage mal­ga­che avec Very Remby (Le retour) en 1973 – témoi­gne : «  J’ai fait une demande de sub­ven­tion au fonds Tiasary pour l’un de mes films dont le budget s’élevait à 52 000€. Le fonds m’a accordé 200€ ». À la tête de ce fonds depuis huit mois et malgré les chan­ge­ments de minis­tres suc­ces­sifs, Ignace-Solo Randrasana tient bon : « Pour moi le plus impor­tant aujourd’hui, c’est la relève. Il y a des mal­ga­ches qui étudient au Maroc, à Singapour et aux États-Unis. Mais les autres ? ». Pour l’heure, le fonds a servi à former 52 jeunes avec du maté­riel de tour­nage et de mon­tage à Anstsirabe et Fianarantsoa et se pré­pare à ouvrir un Institut Supérieur de Formation de l’Océan Indien à la ren­trée 2011-2012. Mais les actions du Ministère man­quent encore de trans­pa­rence. Et les réa­li­sa­teurs mal­ga­ches ne res­pec­tent pas assez leurs devoirs – comme verser leurs taxes au Ministère – pour que le sys­tème fonc­tionne comme il se doit.

Former une relève est un fait. Se préoc­cu­per des tech­ni­ciens auto­di­dac­tes actuel­le­ment sur le marché en est un autre. Sans cartes pro­fes­sion­nel­les ni fédé­ra­tions, aucune pla­te­forme de dia­lo­gue ne peut être mise en place avec le Ministère. [2] Les res­sour­ces actuel­les des pro­duc­teurs se basent sur la vente de DVD et non sur l’exploi­ta­tion en salle qui est quasi nulle. Pour Gérard Razafindrakoto, « le cinéma mal­ga­che recule, il n’avance pas ». Plus nuancé, le réa­li­sa­teur Mamihasina Raminosoa encou­rage la posi­tion actuelle du Ministère mais sou­li­gne le fait qu’il manque encore beau­coup de choses. Dans la salle, l’acteur Henri Randrianierenana, membre du jury TV-Vidéo lors de la 22e édition du Fespaco s’emporte : «  N’atten­dez pas que le gou­ver­ne­ment bouge. Faites ! ».

Gégé Rasamoely, réa­li­sa­teur de séries télé­vi­sées à succès comme Sangodim-panina, dont les 150 épisodes furent dif­fu­sés sur la Radio Télédiffusion Malgache (RTM), est au contraire par­ti­san de la créa­tion d’un Office du Cinéma Malgache. « Il faut que le gou­ver­ne­ment mette en place une struc­ture qui cen­tra­lise tout ce qui concerne le cinéma ». Une pro­po­si­tion que son com­pa­triote Henri Randrianierenana ne par­tage pas : « Qu’est ce que l’État peut donner aux artis­tes s’il ne peut même pas donner de vac­cins aux enfants ? L’argent de l’État ne suffit pas avec toutes les prio­ri­tés qu’il y a ».

Claude Radriamihaingo, cher­cheur et ensei­gnant à l’Université de Tananarive, est plus posi­tif. « Le cinéma mal­ga­che va très bien. Dans les années 1980, on était 2 ou 3 pas­sion­nés de cinéma à conce­voir des affi­ches, à aller cher­cher des films. On par­ti­ci­pait à des fes­ti­vals inter­na­tio­naux. Les Rencontres du Film Court sont annuel­les, c’est super ! Moi quand j’entends la publi­cité du fes­ti­val sur RFI, vous ne savez pas la fierté que je res­sens ». « Dans les années 70, quand nos films sont allés dans les fes­ti­vals, les gens se sont dit : ça y est, le cinéma existe à Madagascar ! » témoi­gne son voisin Ignace-Solo Randrasana. Mais au fur et à mesure des années, cette visi­bi­lité s’est ame­nui­sée. Et repart sur les cha­peaux de roues en 2011 avec trois films sélec­tion­nés en caté­go­rie TV-Vidéo du Fespaco : le docu­men­taire Dzaomalaza et le Saphir bleu de Mamihasina A. Raminosoa et les fic­tions L’idiot du vil­lage de Laza et The pia­no­man d’Andry Ranarisoa.

Localement, un marché existe. Les films amé­ri­cains sor­tent en même temps sur les étals des mar­chés que dans les salles de cinéma aux États-Unis. Deux émissions de cinéma sont dif­fu­sés à la télé­vi­sion (Au ciné et Clap Board) mais ne par­lent que de ces mêmes films amé­ri­cains pour annon­cer leur pas­sage télé­visé. Pourtant, lors­que l’on assiste aux Rencontres du Film Court d’Antananarivo, on ne peut qu’être frappé par la viva­cité, le désir et la moti­va­tion des jeunes réa­li­sa­teurs. Lors des pro­jec­tions de films mal­ga­ches à l’Institut du Film Français, les salles sont plei­nes. Lors des séan­ces Jeune Public du matin, ce sont plus de 300 enfants qui vien­nent assis­ter aux pro­jec­tions. Et lors de la com­pé­ti­tion des courts-métra­ges mal­ga­ches, une immense file d’attente occupe le parvis devant l’IFM. 

Les ate­liers mis en place par le fes­ti­val sont aussi un vivier d’auto­di­dac­tes dési­reux d’appren­dre ou d’amé­lio­rer leurs connais­san­ces en scé­na­rio, en réa­li­sa­tion, en cri­ti­que ou en effet spé­ciaux. Le Ti’Kino Gasy orga­nisé par le fes­ti­val Off Courts de Trouville durant trois jours consé­cu­tifs a réuni non moins de 80 jeunes réa­li­sa­teurs venus de la capi­tale et d’ailleurs. « A 8h il y avait 10 per­son­nes, à 9h une marée humaine de soixante-dix per­son­nes est arri­vée. On ne savait plus où on était ! » se sou­vient en riant Thomas Lesourd, l’un des orga­ni­sa­teurs de ce mara­thon du film auto-pro­duit. Avec l’adage « Faire bien avec rien, faire mieux avec peu et le faire main­te­nant », il n’est pas étonnant que le concept fonc­tionne sur l’Ile Rouge.

A l’année, beau­coup de cinéas­tes réa­li­sent des publi­ci­tés ou des films ins­ti­tu­tion­nels. Certains tour­nent même uni­que­ment dans l’objec­tif d’être sélec­tionné au fes­ti­val car le pal­ma­rès est un réel trem­plin : les gagnants sont invi­tés dans de pres­ti­gieux fes­ti­vals de cinéma à l’étranger (Interfilm en Allemagne, Off-Court en France, Wintertur en Suisse) et béné­fi­cient d’un à trois mois de for­ma­tion dans des écoles renom­mées (l’Institut de l’image de l’Océan Indien de la Réunion pour l’ani­ma­tion, l’Académie du Film et de la Télévision de Potsdam en Allemagne pour la fic­tion et la Haute école des arts et du Design de Genève en Suisse pour le docu­men­taire).

Fort de son succès, les Rencontres du Film Court frô­lent cepen­dant un danger : celui de pal­lier à tous les man­ques ciné­ma­to­gra­phi­ques du pays et de rem­pla­cer, à terme, le rôle que pour­rait jouer un office ou une direc­tion du cinéma natio­nal. Une situa­tion que son direc­teur Laza refuse caté­go­ri­que­ment mais que la créa­tion en 2011 du fonds de pro­duc­tion Sera Sary, sur la base des 2000€ récol­tés auprès des par­te­nai­res du fes­ti­val, pour­rait entre­te­nir malgré lui.

Claire Diao

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