Les coups de coeur de Nathalie Roncier
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Les coups de coeur de Nathalie Roncier, consultante en cinéma, chargée de programmation pour le festival d'Amiens


Nathalie Roncier

Izza Genini
C'est la première fois qu'Amiens rend hommage à cette réalisatrice de documentaires qui travaille sur le patrimoine musical du Maroc. Pour moi, c'est un coup de coeur depuis plusieurs années. Elle se situe à l'endroit des cultures berbérophones, où se mêlent culture arabe, juive, andalouse et d'Afrique Noire avec les Gnawas.  Elle s'intéresse aux traditions  marocaines : le Maroc est un haut lieu de rencontres pluridisciplinaires (musique, écriture, liturgie...). On est avec elle au coeur de la culture soufi, de la transe.

Dans la rubrique "Le monde comme il va", dont je m'occupe en collaboration avec Jean-Pierre Garcia, qui dirige le festival, j'ai mes favoris.

Quand Sankara..., du jeune réalisateur ivoirien Armand Gbaka-Brédé (Gauz), est un film pamphlétaire, ce qui est trop rare. Il est efficace, c'est un cinéma militant, proche du cinéma vérité. Je pense aussi que c'est un format qui serait tout à fait adapté à la télévision, africaine en particulier : un petit module de cinéma alternatif de 8 minutes en dvcam. Un format et une approche qui pourraient se décliner du des sujets importants, comme le Sida etc.


Quand Sankara

Melvyn le magnifique de Michael Redburn, l'Africain blanc du Zimbabwe, donne la parole aux sangs mêlés, ce qui n'est pas si courant en Afrique du Sud. Le film se passe pendant le carnaval de Cape Town et suit une population de marginaux, réadaptés grâce au théatre de rue.

J'aime beaucoup Sounou Sénégal, de Jean-Pierre Lenoir. Le grand-père du réalisateur tenait un grand hôtel mythique à Dakar. C'est une investigation personnelle, avec une utilisation efficace de l'archive et surtout, sans nostalgie aucune sur la période de la colonisation.

Anna-Maria Gallone  avec  L'embrassade de Barbara a fait un travail remarquable, humaniste, tel que j'essaie de le défendre en documentaire. Elle montre une marraine européenne s'occupant depuis quinze ans des orphelins de guerre ou du sida.

Parce que l'Afrique est aussi en diaspora, je mentionne le film de Mariette Monpierre, Gerty Archimède, la candidate du peuple. C'est un portrait de la première femme avocate en Guadeloupe, première députée également, en 1946 : une pionnière de l'émancipation féminine.  Comment une femme du peuple parvient à devenir une représentante écoutée.

J'ai aimé, et le public d'Amiens a aimé avec moi le documentaire de Yves Billon  Havana Hip Hop. C'est un réalisateur que je suis depuis plusieurs années, il est spécialiste de Cuba et ici, nous fait découvrir le rap cubain. On a refusé du monde pour cette très belle projection avec les jeunes d'Amiens à la Maison de la Culture. 
D'une manière générale, le festival travaille en collaboration avec des associations  locales, des écoles, la maison d'arrêt : on cible donc certains publics pour certains films. Nos trois lignes directrices sont le devoir de mémoire, la culture des banlieues et l'identité des peuples.

Je rends hommage ici à Sylviane Fessier, qui s'occupe de la salle de cinéma d'art et essai ciné Saint Leu, et reprend les documentaires et les fictions montrés pendant le festival au cours de l'année.  Elle programme notamment Mechti, le dernier combat, de Jean-Claude Cheyssial, un film sur un ancien combattant marocain de l'armée française qui se bat pour récupérer ses droits.

Mes trois films africains de l'année

Daratt de Mahamat Saleh Haroun s'inscrit pour moi dans la lignée de Touki Bouki, du grand Djibril Diop Mambéty. C'est un héros tendance nouvelle vague, au regard fixe, puissant, déterminé.  C'est un grand film par un grand réalisateur. 
Mahamat Saleh Haroun travaille sur un autre terrain qu'Abderrahmane Sissako, même s'ils sont associés en production. Ce n'est pas un hasard. Ils sont d'une même génération et d'une même culture sahélienne, l'un Mauritanien, l'autre Tchadien.

Je défends aussi Eliane de la Tour. Dans Les oiseaux du ciel, elle décrit ce qui se passe dans les capitales européennes, une Afrique en diaspora.  Elle sait aussi mélanger Afrique francophone et anglophone.  C'est un peu comme du cinéma documentaire fictionné : c'est très intéressant et cela fonctionne très bien.  J'aime qu'elle ne soit pas fascinée par l'Afrique, comme l'est pour moi Claire Denis ou comme l'étaient Picasso et les surréalistes par le corps noir...  C'est une observatrice, elle donne la parole à ces nouvelles "tribus afros" qui se forgent une identité au coeur des villes européennes.  Pour moi, son cinéma renvoie plutôt au néo-réalisme italien.  Rosselini filmait l'Italie ou l'Allemagne après la guerre, elle filme l'Afrique en diaspora.

Menged, le court-métrage de l'éthiopien Daniel Taye Workou, est un premier film que j'adore.  C'est un road movie initiatique. Il se passe sur un âne, et montre un père et son fils en chemin vers le monde moderne.  Comme les films de Chaplin ou de Buster Keaton, c'est un film qui dit tout en peu de mots. C'est drôle : un regard éclairé sur les "misères" de l'Afrique.  J'aime qu'il ne puise jamais dans la tradition. Il n'a rien de typiquement africain, il pourrait se passer ailleurs. Je n'y retrouve pas l'alphabet du cinéma africain.  Pas non plus de référence au cinéma africain.  Nous l'avons projeté à la maison d'arrêt d'Amiens,  sans sous-titres. Il a eu un succès fou. C'est un film qui touche tout le monde, en évoquant le thème de la modernité, sans pour autant se perdre.

Propos recueillis par C. Pochon
Clap Noir

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