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De Joséphine à Omar Sy
Publié le : mercredi 31 octobre 2012
Les Noirs dans le cinéma français

Images et ima­gi­nai­res d’hier et d’aujourd’hui
Régis Dubois, The boo­ke­di­tion.com, 2012

Revue de livre

Dans un essai vif et per­ti­nent, Régis Dubois retrace une his­toire indis­pen­sa­ble : celle des Noirs dans le cinéma fran­çais. Comme le rap­pelle l’auteur, qui a déjà publié plu­sieurs ouvra­ges sur le cinéma afro-amé­ri­cain, et col­la­boré à de nom­breu­ses rubri­ques cinéma (Télérama, Le Monde diplo­ma­ti­que, Manière de voir, CinémAction ou Africultures), c’est plutôt l’ima­gi­naire des « Blancs » que de l’image des « Noirs » dont il est ques­tion dans ce livre. Le comé­dien Alex Descas confie : «  Au début des années 1980, il n’y avait rien d’inté­res­sant pour un comé­dien noir. On vous pro­po­sait des petits rôles pour des per­son­na­ges qui n’avaient géné­ra­le­ment pas d’autre qua­li­fi­ca­tion dans le scé­na­rio que "le Noir" ». C’est dans la répé­ti­tion que nais­sent les sté­réo­ty­pes. Ce livre nous emmène dans les ori­gi­nes de ces sté­réo­ty­pes et jusqu’à leurs ava­tars d’aujourd’hui. Le Noir dépeint comme bouf­fon ou souf­fre-dou­leur, le Noir à la puis­sance sexuelle hors-norme et son corol­laire, la Noire exo­ti­que et érotique – ou bien la gen­tille mama-nounou. De films en film, l’auteur montre à quel point ces images issues de l’ima­gi­naire colo­nial fran­çais per­sis­tent, dans les œuvres ciné­ma­to­gra­phi­ques et les rôles offerts aux comé­diens. Nous repre­nons quel­ques grands moments de sa pré­sen­ta­tion, au terme de quoi nous com­pren­drons beau­coup mieux l’immense succès du film Intouchables en France.

Aux ori­gi­nes du cinéma colo­nial : le clown noir

Le livre retrace une épopée pas­sion­nante - et sou­vent cons­ter­nante, qui com­mence avec les frères Lumière, à l’époque colo­niale. Le talent de Regis Dubois est d’être précis dans ses ana­ly­ses. Il rap­pelle que le cinéma est né à une époque où Paris diri­geait le deuxième plus vaste Empire colo­nial du monde. Des Noirs appa­rais­sent dans les « vues » des frères Lumière dès 1896. Baignade de nègres, Défilé de la tribu, Repas des négrillons, Danses de femmes... Le clown Chocolat est le pre­mier comé­dien noir du cinéma fran­çais : « le nègre qui rece­vait des cla­ques » se sou­vient Jean Cocteau. Longtemps durera la tra­di­tion amé­ri­caine du bla­ck­face (peau noir­cie et bouche des­si­née en blanc).

Le corps noir et l’érotisme colo­nial

Le fait de penser le Noir d’abord en tant que corps ren­voie à une longue tra­di­tion cultu­relle héri­tée de l’escla­vage et de la colo­ni­sa­tion, rap­pelle l’auteur. Le corps noir est syno­nyme de « force noire » (expres­sion ren­voyant aux tirailleurs séné­ga­lais) et son corps est une mar­chan­dise et une force de tra­vail (de l’esclave au tra­vailleur immi­gré). Bref, pour le Blanc, le Noir est d’abord un corps. L’auteur se réfère à l’his­to­rien Pascal Blanchard (« De l’escla­vage au colo­nia­lisme : l’image du "Noir" réduite à son corps »).

L’homme noir est érotique chez Jean Genet, dans son court-métrage Un chant d’amour (1950) qui met entre autres en scène la danse érotique d’un pri­son­nier noir (inter­prété par un cer­tain « Coco le Martiniquais »). Exotique et érotique, Joséphine le fut, bien sûr. Dans La Sirène des tro­pi­ques d’Henri Etiévant et Mario Nalpas (1927) et dans Princesse Tam Tam d’Edmond Gréville (1935) où elle incarne une Tunisienne dont s’éprend un écrivain de pas­sage, elle endosse le rôle arché­ty­pal de la « mulâ­tresse tra­gi­que ». L’auteur cite un cer­tain Djehutymesu Shabazz : « Joséphine Baker fut une négresse de ser­vice qui rem­plit hau­te­ment sa fonc­tion de clown au ser­vice de l’Occident ». Des années 30 aux années 50, de nom­breux films colo­niaux sor­tent en France. Le comé­dien Habib Benglia est très appré­cié pour sa plas­ti­que d’ath­lète cou­leur d’ébène et il n’est pas rare qu’il joue même sur scène qua­si­ment nu.

Quelques ovnis dans le silence des années cin­quante-soixante

L’auteur signale cepen­dant un chef d’œuvre à décou­vrir : Daïnah la métisse de Jean Grémillon (1931), dans lequel un homme noir n’est pas décrit selon les seuls arché­ty­pes colo­niaux. Un autre ovni au milieu du tableau : s’agit d’ Orfeu Negro de Marcel Camus (1959) Palme d’or au fes­ti­val de Cannes et Oscar du meilleur film étranger à Hollywood. Librement ins­piré du mythe d’Orphée, ce « all black cast » à la fran­çaise raconte l’his­toire d’amour fou et tra­gi­que de deux jeunes Noirs des fave­las de Rio. Les comé­diens noirs y incar­nent des pro­ta­go­nis­tes à part entière. Mais on retombe ensuite bien bas pour de lon­gues années.

Seuls, quel­ques films dénon­cent la vision colo­niale et pater­na­liste. Afrique 50 du com­mu­niste René Vautier (1950), le docu­men­taire Les Statues meu­rent aussi (1953), com­man­dité par la revue Présence Africaine et signé de Chris Marker et Alain Resnais, Moi, un Noir (1958), lau­réat du Prix Louis-Delluc, docu-fic­tion réa­lisé par l’eth­no­lo­gue Jean Rouch et le court-métrage Afrique-sur-Seine (1955) du Béninois Paulin Vieyra, jeune diplômé de l’IDHEC (ex-FEMIS). Puis, dans les années soixante, La noire de , de Sembène Ousmane, Soleil Ô de Med Hondo et La per­mis­sion de Melvin Van Peebles posent les jalons d’un cinéma noir en France. Dans La per­mis­sion , en 1967, Melvin Van Peebles montre les fan­tas­mes des deux amants au moment où ils vont faire l’amour : lui, l’ima­gine en châ­te­laine aris­to­crate de l’Ancien Régime ; elle, en chef d’une tribu can­ni­bale.

L’absence de per­son­na­ges noirs dans le cinéma fran­çais des années soixante et soixante dix

Pendant les années soixante et même soixante dix, loin des réa­li­tés socia­les fran­çai­ses, Régis Dubois nous apprend que les Noirs vont lit­té­ra­le­ment dis­pa­raî­tre des écrans fran­çais. A la télé­vi­sion, Jean-Christophe Averty, pour Noël 1964, signe une bible avec acteurs noirs qui fait du remou. Quelques films évoquent la lutte des Noirs : One + One (1968) de Jean- Luc Godard, Black Panthers (1968) d’Agnès Varda, Muhammad Ali, The Greatest (1969) et Eldridge Cleaver (1970) de William Klein. Mais, l’auteur rap­pelle que ces docu­men­tai­res por­tent sur les luttes afro-amé­ri­cai­nes. Aucune fic­tion, tou­jours rien sur les Noirs de France. L’auteur nous parle d’une excep­tion qui confirme la règle, Les Lâches vivent d’espoir (1961) de Claude-Bernard Aubert, his­toire d’amour entre une étudiante fran­çaise blan­che et un Africain ins­crit en méde­cine dans le Paris de la rive gauche. Très en avance sur son temps, cette fic­tion anti­ra­ciste aborde avec luci­dité les rela­tions inter­ra­cia­les en France. Mais il est passé ina­perçu !

Toujours le sté­réo­type sexuel : dans le cinéma porno des années 70

Le réa­li­sa­teur antillais Christian Lara débuta sa car­rière der­rière la caméra en tour­nant des films érotiques, en France au milieu des années 70, sous le pseu­do­nyme de Bart Caral. L’homme qui vou­lait violer le monde ... est aussi connu sous le nom très blax­ploi­ta­tion de B lack Love . Dans le cinéma fran­çais des années 70, nou­vel­le­ment affran­chi de la cen­sure et des tabous, les comé­diens noirs sont sou­vent réduits à ne jouer que les faire-valoir sexuels des Blancs. Frantz Fanon, le célè­bre psy­chia­tre et mili­tant mar­ti­ni­quais, ne disait rien d’autre quand il écrivait dans Peau noire, mas­ques blancs en 1952 : « Pour la majo­rité des Blancs, le Noir repré­sente l’ins­tinct sexuel (non éduqué). Le nègre incarne la puis­sance géni­tale au dessus des mora­les et des inter­dic­tions ».

Le cinéma fran­çais prend des cou­leurs : les années quatre vingt

Dans les années 80, avec Isaac de Bankolé avec Black mic-mac (T. Gilou, 1986) et Les Keufs (J. Balasko, 1987), Pascal Légitimus avec (S. Meynard, 1987) ou Firmine Richard avec Romuald et Juliette (C. Serreau, 1989), le cinéma hexa­go­nal com­mence enfin à pren­dre des cou­leurs ! En 1984, la réa­li­sa­trice mar­ti­ni­quaise Euzhan Palcy obtient le César de la meilleure pre­mière œuvre avec Rue Cases-Nègres (1983). Au même moment pour­tant, l’Afrique reste mon­trée avec des relents de pater­na­lisme dans L’Etat sau­vage de Francis Girod (1978), Coup de tor­chon de Bertrand Tavernier (1981) ou L’Africain de Philippe de Broca (1983). Seule excep­tion, La Victoire en chan­tant de Jean- Jacques Annaud (Oscar du meilleur film étranger 1976).

Noir et Blanc de Claire Devers (1985) et de la tri­lo­gie de Claire Denis, Chocolat (1988), S’en fout la mort (1990) et J’ai pas som­meil (1994) offrent enfin des rôles de qua­lité, parce que com­plexes, à de grands acteurs de talent (Jacques Martial, Isaac de Bankolé et Alex Descas). Mais là encore, l’auteur observe que les corps noirs sont érotisés par des regards fémi­nins blancs, enfer­mant, une fois encore, le Noir dans le regis­tre du désir et de la dif­fé­rence.

Les années 90 et 2000 : la visi­bi­lité et le succès ?

Les années 90 et 2000 auront offert une plus grande visi­bi­lité aux Noirs dans le cinéma fran­çais. Seront révé­lés durant cette période Hubert Koundé ( La Haine ), Édouard Montoute ( Taxi ), Stomy Bugsy ( Gomez et Tavarès ), Eriq Ebouaney ( Lumumba ), Dieudonné ( Le Clone ), Tony Mpoudja ( La Squale ), Aïssa Maïga ( l’Âge d’homme ), Anthony Kavanagh ( Agathe Cléry ), Lucien Jean-Baptiste (La Première étoile), JoeyStarr ( Polisse ), Omar Sy ( Intouchables ).

C’est aussi l’appa­ri­tion au cinéma de la figure du « renoi de cité ». La Haine de Mathieu Kassovitz, sorti en 1995, lance véri­ta­ble­ment le genre, repo­sant sur une dis­tri­bu­tion « inter­ra­ciale ». L’auteur note que les Noirs ne tien­nent jamais les pre­miers rôles, dévo­lus aux Blancs ou aux Arabo-ber­bè­res. Une excep­tion, La Squale de Fabrice Genestal (2000).

Mais les sté­réo­ty­pes ont la dent dure, malgré cette visi­bi­lité. Toujours beau­coup de rôles comi­ques ! Pascal Légitimus ( Les Trois frères ), Eric Blanc (Black mic-mac 2), Dieudonné (Le Clone), Thomas Ngijol et Eric Eboué ( Case départ ) ou encore Eric Judor ( La Tour Montparnasse infer­nale ). Dans un autre regis­tre, l’auteur ana­lyse le succès du télé­film Fatou la Malienne , de Daniel Vigne, réa­lisé pour France 2 en 2001. Il dénon­cer une pra­ti­que cho­quante (le mariage forcé), mais contri­bue à une stig­ma­ti­sa­tion des Maliens en géné­ral. « Et le pire : c’est une amie blan­che de Fatou qui la déli­vrera de son tra­gi­que sort. Belle leçon de pater­na­lisme répu­bli­cain s’il en est ! »

Régis Dubois a ren­contré la comé­dienne Aïssa Maïga, qui expli­que qu’elle s’est battue pour obte­nir des « rôles de blon­des », comme elle le dit, s’impo­sant dans de nom­breux films fran­çais. Lucien Jean-Baptiste a connu le succès avec La Première étoile qu’il met en scène en 2009. Les aven­tu­res d’un père de famille chô­meur (qu’il inter­prète), de sa mère (Firmine Richard) et de ses trois enfants en vacan­ces au ski ont fait 1,6 mil­lions d’entrées et rem­porté le Prix Henri-Langlois « Révélations » et une nomi­na­tion pour le César du meilleur pre­mier film en 2010. Cependant, et pour conclure l’ana­lyse, selon Régis Dubois, qui connaît bien les deux uni­vers, la France a au moins trente ans de retard sur la « ques­tion noire » par rap­port aux Etats-Unis.

Pourquoi le triom­phe d’Intouchables et com­ment il s’ins­crit dans l’Histoire

L’ana­lyse se ter­mine par une réflexion sur le triom­phe d’ Intouchables d’Olivier Nakache et Eric Toledano (2011), qui avec plus de 19 mil­lions d’entrées en salle dépasse La Grande vadrouille (17,2). Selon l’auteur, ce succès montre que les acteurs et actri­ces afro-des­cen­dants sont « ban­ka­bles ». Mais il rap­pelle que les acteurs noirs fran­çais demeu­rent encore trop sou­vent asso­ciés à des per­son­na­ges sté­réo­ty­pés. Pour lui, ce film s’ins­crit dans une tra­di­tion et une pensée qui (...) dans la durée et la répé­ti­tion, par­ti­ci­pent plei­ne­ment à l’élaboration de sché­mas de pensée réduc­teurs. D’un côté, la figure de l’oncle Tom, le vieil esclave dévoué, de l’autre le « coon », autre­ment dit le grand enfant tur­bu­lent, amu­seur, comi­que, bouf­fon, par­fois fai­néant et mala­droit, tou­jours drôle et à l’occa­sion dan­seur de cla­quet­tes. Sans oublier, bien sûr cet autre sté­réo­type his­to­ri­que, celui du sau­vage afri­cain et son avatar moderne, le voyou de ban­lieue.
Il conclut : N’est-ce pas, au final, ce que nous pro­pose Intouchables  ? Un Noir tout à la fois nounou, voyou et drôle.

Caroline Pochon
Octobre 2012

Les Noirs dans le cinéma fran­çais : images et ima­gi­nai­res d’hier et d’aujourd’hui
Auteur : Régis Dubois
The Book Edition, 2012
230 pages, 16,70€

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