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"J’ai aussi voulu écrire à travers leurs yeux"
Publié le : vendredi 22 juin 2012
Interview de l’historien du cinéma Guido Convents


Journaliste et secrétaire de la presse cinéma belge, Guido Convents préside depuis 17 ans l’Afrika Film Festival de Leuven (Belgique). Membre du réseau catholique Signis, cet historien a publié trois livres sur les cinémas coloniaux en République Démocratique du Congo, au Rwanda-Burundi et au Mozambique.

Comment vous êtes-vous inté­ressé aux ciné­mas d’Afrique ?

Guido Convents : Dès 1974, j’étais impli­qué dans une asso­cia­tion de cinéma alter­na­tif à l’uni­ver­sité catho­li­que de Leuven. Je me suis inté­gré dans un petit groupe qui mon­trait des films de l’Afrique, du cinéma de libé­ra­tion, cinema novo du Brésil parce qu’à Louvain, il y avait à ce moment-là un dis­tri­bu­teur qui pré­sen­tait des films d’extrême gauche, du Mozambique, d’Angola, etc. Le direc­teur de l’école était un prêtre qui avait quitté les ordres parce qu’il était mis­sion­naire en Amérique latine et n’avait pas accepté l’exploi­ta­tion. Il a dit « Ici en Europe, per­sonne ne sait ce qui se passe. Il faut que je montre des films faits par des Africains, des Asiatiques, des Argentins contre le régime, etc ». Déjà en 1975, on mon­trait les films de Sembène Ousmane et tous les films de Med Hondo.

Qu’est ce qui vous a amené à écrire sur l’his­toire de ces ciné­mas ?

Guido Convents : En tant qu’his­to­rien, j’ai tra­vaillé sur le début du cinéma à Louvain de 1895 à 1918. Puis j’ai vu qu’en 1908-1909, il y avait des films de pro­pa­gande colo­niale qui venaient d’Afrique. Je me suis lancé dans le cinéma de pro­pa­gande avec des réa­li­sa­teurs afri­cains, comme Jean-Marie Téno, et des alle­mands qui venaient cher­cher des images d’archive. J’ai ainsi été invité à Perpignan dans les années 1980 pour parler du cinéma colo­nial euro­péen d’avant 1918 et un pro­fes­seur de l’uni­ver­sité fran­co­phone de Louvain – moi je suis fla­mand – m’a dit : « Tiens, je ne connais­sais pas ce dont tu as parlé. Ne peux-tu pas le publier ? » Je suis allé faire des recher­ches au Portugal et j’ai publié A la recher­che des images oubliées (éd. OCIC, 1986) sur les films faits en Afrique avant 1918 aux­quels per­sonne ne trou­vait d’inté­rêt.

Vous avez aussi tra­vaillé pour l’Office catho­li­que inter­na­tio­nale du cinéma (OCIC).

Guido Convents : Oui, la poli­ti­que de l’OCIC était de publier des livres écrits par les Africains sur leur cinéma. C’était le seul. La revue "Cinemaction" de Guy Hennebelle était liée à nous. Pierre Haffner aussi. J’étais éditeur de la col­lec­tion jaune sur l’his­toire du cinéma et je devais orga­ni­ser des jurys catho­li­ques à Ouagadougou et ailleurs. J’écrivais aussi pour des revues de cinéma. J’ai un œil cri­ti­que sur l’Occident et sa posi­tion vis-à-vis du Sud : le colo­nial, le post-colo­nial et la réac­tion des Africains pour déman­te­ler la pro­pa­gande.

À tra­vers l’OCIC mais aussi l’Association catho­li­que mon­diale pour la com­mu­ni­ca­tion (SIGNIS), l’église catho­li­que s’inves­tit mas­si­ve­ment auprès des ciné­mas d’Afrique. Quelles sont ses inten­tions ?

Guido Convents : Il y a des catho­li­ques qui voient plus loin que la Bible, qui vont se battre pour la jus­tice sociale plutôt que pour la mini-jupe qui est trop courte. Je vais me battre pour que les Africains par­lent leur langue et aient accès à leurs médias, puis­sent com­mu­ni­quer. Signis a tou­jours donné de la voix à ceux qui n’en ont pas. Nous lut­tons aussi pour la vérité, contre la pro­pa­gande et pour que les gens disent ce qu’ils ont à dire. Sembène Ousmane disait : « La manière d’attein­dre les gens c’est le cinéma et la radio car ils ne savent ni lire ni écrire ». Notre orga­ni­sa­tion est impli­quée de cette façon. Nous avons un centre à Saint-Louis (Sénégal) car la pre­mière vue du cinéma en Afrique noire, c’était celle du Père Jean Vast, un Français, qui avait une grande ciné­ma­thè­que. Il a donné à des dizai­nes et des dizai­nes de séné­ga­lais l’oppor­tu­nité de se forger une culture ciné­ma­to­gra­phi­que. Sembène Ousmane a tou­jours envoyé les jeunes chez ce Père, dans les années 1960-1970, car il savait que c’était le seul moyen d’avoir accès au cinéma. Évidemment, il y a des catho­li­ques qui ne regar­dent que la Bible, mais notre tâche à nous, c’est de donner une plus grande part au cinéma pour défen­dre les droits humains.

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Quelles sont les actions de l’asso­cia­tion Signis ?

Guido Convents : Signis est une orga­ni­sa­tion pré­sente dans 100 pays. Si ces pays veu­lent une radio, un studio ou une caméra, ils doi­vent envoyer un projet au Vatican et nous sommes consi­dé­rés comme les experts indé­pen­dants pour le Vatican pour voir si les deman­des sont cor­rec­tes, si le maté­riel est adé­quat, si le même projet n’a pas été mené il y a 5 ans … Parfois nous décou­vrons dans une même ville qu’il y a déjà un studio et le Père ne veut pas col­la­bo­rer avec les autres. Donc, nous dis­cu­tons avec eux pour les pous­ser à col­la­bo­rer.

L’asso­cia­tion remet aussi chaque année dif­fé­rents prix dans des fes­ti­vals de cinéma inter­na­tio­naux.S’agit-il d’impo­ser une vision catho­li­que sur l’indus­trie du cinéma ?

Guido Convents : Nous avons aussi des jurys catho­li­ques dans les fes­ti­vals de Zanzibar et de Ouagadougou mais aussi dans 40 fes­ti­vals du monde entier : catho­li­ques ou œcu­mé­ni­ques (avec les pro­tes­tants). À Téhéran, nous tra­vaillons avec les musul­mans, avec le monde du cinéma ira­nien et c’est l’Iran qui nous invite du fait du 11 sep­tem­bre et de la poli­ti­que de Georges Bush. Fin 2001, les Iraniens sont allés au Vatican pour dire « Il faut arrê­ter de pro­pa­ger qu’il y a une guerre entre les musul­mans et les catho­li­ques car cela peut deve­nir explo­sif par­tout. Nous sommes contre la guerre. Nous avons de bons contacts avec les catho­li­ques d’Iran ». Le Vatican ne savait pas quoi faire alors il s’est tourné vers Signis : « Pourquoi ne pas faire un jury inter-reli­gieux ?  » La pre­mière fois, on nous disait : « On ne veut pas primer un film reli­gieux  ». Nous pri­mons les valeurs, les droits humains, l’envi­ron­ne­ment mais aussi des films qui disent quel­que chose dans la société. Pendant la Guerre Froide, en 1981, des Russes du Ministère de la Culture sont venus nous voir pour nous remer­cier : « Grâce à vos prix et votre tra­vail, vous avez tou­jours pro­tégé ce monde  ». Nous ne le savions pas ! Mais le KGB pen­sait que dès qu’un Russe rem­por­tait un prix catho­li­que, le monde entier était der­rière lui. Alors, quel est le rôle des catho­li­ques dans ces jurys ? Non pas de conver­tir les gens mais de sou­li­gner les valeurs uni­ver­sel­les pour édifier et faire du bien à la société.

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En 1991, vous avez publié un ouvrage sur le cinéma colo­nial en République Démocratique du Congo. Pourquoi avoir choisi ce pays ?

Guido Convents : Je ne sais pas pour­quoi mais comme nous avons ici regardé beau­coup de films faits par des congo­lais, je voyais la réa­lité à tra­vers leurs yeux et cela a beau­coup influencé mon his­toire et ma manière de consi­dé­rer le monde. Comme je suis fla­mand, j’ai une per­cep­tion de l’his­toire dif­fé­rente d’un fran­çais. En voyant les films à tra­vers leurs yeux, j’ai aussi voulu écrire à tra­vers leurs yeux. Un jour, j’étais à Milan avec Férid Boughédir, Pierre Haffner et Roger Kwami (le père du cinéma congo­lais). Victor Bachy, la mémoire des ciné­mas afri­cains, était mort et en rigo­lant, Pierre Haffner me dit : « Guido, toi qui est le plus jeune, tu devrais écrire un livre sur le cinéma au Congo ». Et Kwami répond : « C’est vrai, c’est toi qui as tous les atouts ». Étonnamment, deux ans après, tous deux étaient morts. Et puis j’ai ren­contré des congo­lais qui ne connais­saient rien du cinéma au Congo. Alors j’ai com­mencé à écrire en fran­çais avec eux, sans me baser sur mes appré­cia­tions mais en m’appuyant sur le contexte social et cultu­rel des films. La veuve de Kitenge Sana, le père du théâ­tre filmé, avait appris que je pré­pa­rais un livre. Elle m’a envoyé toute la docu­men­ta­tion de son mari. Tout venait chez moi ! C’est comme ça que L’Afrique ? Quel cinéma ! Un siècle de pro­pa­gande colo­niale et de films afri­cains (éd. EPO) est né. L’UNESCO a ensuite consi­déré que ce livre était unique et a acheté 300 exem­plai­res à condi­tion que je les dis­tri­bue aux pro­fes­seurs et dans les biblio­thè­ques des uni­ver­si­tés au Congo.

Puis en 2008, vous publiez un ouvrage consi­dé­ra­ble (600 pages) sur les ciné­mas au Rwanda et Burundi. Comment vous êtes-vous inté­ressé à ces pays ?

Guido Convents : Guido Huysmans [direc­teur de l’Afrika Film Festival de Louvain, ndlr] était à Kigali et mon­trait le livre sur le Congo à l’Ambassadeur fran­çais. Celui-ci a dit : « Vous ne pouvez pas écrire dix pages sur le Rwanda ». L’année d’après, nous avions 700 pages. Mais l’Ambassadeur avait été expulsé. Nous avons repris contact mais les fran­çais n’étaient pas inté­res­sés. C’est l’Afrika Film Festival qui a édité ce livre, Images & Paix. Les Rwandais et les Burundais face au cinéma et à l’audio­vi­suel. Une his­toire poli­tico-cultu­relle du Ruanda-Urundi alle­mand et belge et des Républiques du Rwanda et du Burundi (1896-2008). Avec le fes­ti­val, nous mon­trons des films tous les ans, nous écrivons des livres et nous deve­nons un peu des experts de cette région.

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Et vous ne vous arrê­tez pas là ! L’année sui­vante, vous publiez une autre somme (750 pages) sur le cinéma colo­nial au Mozambique.

Guido Convents : Un jour, Mario Ventura - extrême-gauche, athée, qui tra­vaillait pour­tant avec notre membre Signis au Portugal - m’annonce : «  Je vais faire un grand col­lo­que sur le Mozambique ». J’avais vu beau­coup de films colo­niaux et comme j’ai beau­coup de contacts au Portugal et que je parle por­tu­gais, ça m’inté­res­sait. En 1984, j’étais dans le pre­mier fes­ti­val de cinéma luso­phone et le père du cinéma mozam­bi­cain, José Cardoso, m’a dit : « Guido, ce serait bien que tu écrives sur le cinéma colo­nial parce que beau­coup de gens ne le connais­sent pas ». En 2002-2003, Maria Ventura a orga­nisé un grand col­lo­que sur le cinéma mozam­bi­cain. Les jeunes cinéas­tes étaient là et dans l’assis­tance il y avait 3 por­tu­gais et 8 étrangers. Nous étions déçus. Et puis un jour au Congrès de la fédé­ra­tion inter­na­tio­nale des archi­ves du film (FIAF), on m’a mis avec Pedro Pimenta et les luso­pho­nes plutôt qu’avec les congo­lais. Alors on a com­mencé à écrire un livre sur le cinéma mozam­bi­cain, Os Moçambicanos perante o cinema e o audio­vi­sual, uma his­to­ria poli­tica-cultu­ral do Moçambique colo­nial até a Republica de Moçambique (1896-2010).

En Afrique, l’his­toire du cinéma a été théo­ri­sée par des réa­li­sa­teurs puis ana­ly­sée par des jour­na­lis­tes cultu­rels mem­bres de la Fédération afri­caine des cri­ti­ques de cinéma (FACC). Y a-t-il des his­to­riens du cinéma ?

Guido Convents : Avec ces livres il y a un argu­ment pour dire « Nous exis­tons, il y a un cinéma ; même un Belge a écrit sur ça ! ». Avant les gens disaient qu’en Occident nous avions toutes les sour­ces. Non ! 90% de mes sour­ces se trou­vent chez eux ! Je reçois des emails d’étudiants qui sont inté­res­sés. C’est aussi le but de notre fes­ti­val mais per­sonne ne le voit. Ce sont de petits pas, pas spec­ta­cu­lai­res, mais c’est dura­ble. Ces livres, dans dix ans, vingt ans, trente ans, devien­dront un outil qui ins­pire et nous le remar­quons déjà.

Propos recueillis par Claire Diao
Louvain, mars 2012

Lire : Deux ouvra­ges consa­crés aux ciné­mas d’Afrique cen­trale

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  • Le 23 juillet 2012 à 18:31, par Djé

    Vraiment intéressant votre blog, mais je ne comprend pas pourquoi vous n’allez pas plus loin ?
    Je pense qu’il y a encore plus de choses à traiter sur ce sujet. En tout les cas vous avez un très jolie blog.


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