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Black & White au cinéma
Publié le : mercredi 1er février 2012
Cette obscure tentation de Renaud Ducoing





Un court-métrage entre dans la course des fes­ti­vals, a déjà raflé plu­sieurs prix, dont plu­sieurs prix d’inter­pré­ta­tion, et ne laisse pas le spec­ta­teur sortir indemne… de cette ren­contre ciné­ma­to­gra­phi­que en noir et blanc.
A décou­vrir à l’occa­sion du Festival du court métrage de Clermont-Ferrand cette semaine.

Le film : ren­contre en noir et blanc

Elle est bles­sée par le han­di­cap. Ses jambes ne fonc­tion­nent plus et comme elle le dit au kiné­si­thé­ra­peute, elle "ne sent plus rien avec son corps". Regard ner­veux, jeu trou­blant de souf­france sui­ci­daire d’Hélène Viviès. Le mas­seur qui vient chaque jour s’occu­per d’elle est noir. Présence évidente, viri­lité sen­suelle de Bruno Henry, qui impose dès le pre­mier regard la dignité : la sienne et celle qu’il va res­ti­tuer à cette femme qui a tout perdu dans ce ter­ri­ble acci­dent de voi­ture. Peut-être aussi une chance de vivre une étonnante ren­contre ?

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Qu’est-ce qu’une ren­contre ? Approche. Résistance. Désir. Handicap social contre racisme : dans ce huis-clos en noir et blanc, mis en images par Valério Villalba, le Noir et la Blanche sont tenus face à face comme sur une partie d’échec. La souf­france la rend agres­sive, elle vomit sur lui ses propos racis­tes. Défense face à sa situa­tion de dépen­dance ou idées reçues ances­tra­les ? Les deux sans doute. Il lui offre un mur de silence patient et agacé. Et pour cet homme qui reste pro­fes­sion­nel alors, jusqu’où va le soin ? Par quel­les res­sour­ces passe-t-il ? Répulsion. Attraction. Pitié dan­ge­reuse. Transgression. Libération. Don. Partage.

C’est dans le corps que se jouent ces souf­fran­ces, - la peau, la dou­leur - et c’est par le corps qu’elles vont se dénouer. L’acte sexuel prend une dimen­sion poli­ti­que, comme dans les rela­tions que mon­trait le cinéaste anglais Joseph Losey lorsqu’il décri­vait l’inver­sion pos­si­ble des rôles entre maître et ser­vi­teur (The ser­vant) ou, Pasolini dans ses récits sulf­tu­reux ou trans­gres­sifs (de Théorème à Salo), et bien sûr Bunuel, à qui Renaud Decoing envoie un clin d’œil par son titre. Plus que jamais dans ce film, le sexe trans­fi­gure les per­son­na­ges et les libère. Il nous libère aussi de com­plexes anciens et bien ancrés.

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Black and white au cinéma

Dommage que le désir entre un homme noir et une femme blan­che ne soit pas plus sou­vent abordé dans le cinéma, car c’est une belle ren­contre ciné­ma­to­gra­phi­que. Le contraste des peaux a une dimen­sion érotique qu’a bien com­prise le réa­li­sa­teur, pas trop com­plexé, comme les comé­diens qui se sont lit­té­ra­le­ment mis à nu, sans impu­deur pour autant, dans ce court et puis­sant récit.

Dans le Code Noir édicté au temps de Louis XIV, qui fut en vigueur plu­sieurs siè­cles, l’homme noir qui fai­sait l’amour à une femme blan­che était pas­si­ble de la peine de mort. L’amour entre un homme noir et une femme blan­che reste enta­ché de souf­fre dans nos ima­gi­nai­res et fina­le­ment, peu de réa­li­sa­teurs ont pu le raconter sans suc­com­ber au poids de cet inter­dit his­to­ri­que. Des arché­ty­pes, qua­si­ment des mythes, flot­tent dans l’uni­vers du cinéma : mythe de l’étalon noir, mythe de la traite des Blanches (Morocco), mythe de l’amour impos­si­ble... Est-ce pour cela que les his­toi­res de cou­ples mixtes sont sou­vent « seu­le­ment » sexuel­les et fan­tas­ma­ti­ques, comme l’était Le secret de Virginie Wagon, coécrit avec Eric Zonka ? Ou bien, encore, vouées socia­le­ment à l’échec, comme dans Jungle fever de Spike Lee (la « jungle fever » étant le terme uti­lisé à New York pour décrire les sen­ti­ments d’une Blanche amou­reuse d’un Noir…).

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Le tabou est sans doute encore plus fort aux Etats-Unis qu’en France. Mal connu, le film de Melvin Van Peeble sur les amours d’un soldat noir amé­ri­cain à Paris avec une petite pari­sienne se solde par une vilaine sépa­ra­tion, après assez peu de temps. Le temps de la per­mis­sion, qui du coup donne au titre son film. Comme si seul, un amour « de per­mis­sion » était permis à l’homme noir avec « la Blanche ». Et comme s’il par­ve­nait à s’en satis­faire en déni­grant celle dont il ne peut avoir qu’un petit mor­ceau de peau, de temps, d’amour… Au fond, depuis 1967 et le volon­ta­riste Devine qui vient dîner, de Stanley Kramer, avec un Sydney Poitier en gendre idéal bien que noir (ses parents sont méde­cins et il est très clean), on n’a guère avancé en matière de cinéma amé­ri­cain sur ce satané couple mixte.

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Heureusement, en 1988, il y a eu Bird de Clint Eastwood, où Forrest Withaker incarne puis­sam­ment le saxo­pho­niste Charlie Parker, qui par­tage sa vie avec une femme blan­che, Diane Venora. Leur couple est pas­sion­nel mais solide. Les ques­tions de filia­tion cepen­dant ne sont pas au cœur de leur récit de couple, au contraire, elles sont rela­ti­ve­ment pas­sées à l’as. Le film s’inté­resse aux sen­ti­ments, avec jus­tesse et intel­li­gence et par­vient à se situer au-delà des cou­leurs de peau.

French old taboos

Du côté du pays des droits de l’Homme, ce n’est pas beau­coup plus brillant que chez les Américains. Mis à part un film récent comme Donoma, de Djinn Carrénard, un réa­li­sa­teur qui a la tren­taine et montre, avec humour et ten­dresse, des cou­ples mixtes sans que cela semble être une « issue », un enjeu dra­ma­ti­que en soi, le couple mixte est un grand absent des films fran­çais ou afri­cains.

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La seule ren­contre amou­reuse franco-afri­caine sérieuse du cinéma euro­péen est alle­mande : Tous les autres s’appel­lent Ali de Rainer Fassbinder (1974). Mais là encore, c’est un amour-lutte entre deux mar­gi­naux. Elle a cin­quante ans et est femme de ménage, il est noir et ouvrier. Le film raconte leur amour. Vers le sud (2005), de Laurent Cantet, ne raconte pas un véri­ta­ble amour nord-sud, mais s’efforce de dis­sé­quer la typo­lo­gie du tou­risme sexuel avec d’un côté Charlotte Rampling, la colo­niale cyni­que (mais pas moins éprise) et de l’autre, une Américaine dégou­li­nant de sen­ti­ments depuis qu’elle a décou­vert l’orgasme sur une plage de Haïti… Mais dans ce film, malgré un effort scé­na­ris­ti­que, le per­son­nage noir peine à sortir du rôle d’objet sexuel que lui ont assi­gné ces femmes avides de sexe et le réa­li­sa­teur dési­reux d’ana­ly­ser leurs com­por­te­ments.

Charlotte Rampling et Méthony Cesar dans Vers le Sud

Corps intou­cha­bles et femmes per­dues ?

Faut-il en passer par la pos­ture ancil­laire, « à la » Miss Daisy et son chauf­feur, pour que la repré­sen­ta­tion d’un tel amour soit accep­ta­ble ? D’ailleurs, le der­nier plan de Cette obs­cure ten­ta­tion n’échappe pas au poids des cli­chés sociaux qui conti­nuent à peser sur la repré­sen­ta­tion ciné­ma­to­gra­phi­que du couple femme blan­che/homme noir : il montre le kiné noir qui pousse la chaise rou­lante de la jeune han­di­ca­pée blan­che.
Duo qui fait écho au couple le plus suc­cess­ful de l’année, on ne va pas s’en plain­dre, celui d’Omar Sy et François Cluzet dans Intouchables de Olivier Naccache et Eric Toledano. Notons que ce film qui plait déjà à 17 mil­lions de spec­ta­teurs en France n’a pas fran­chi le rubi­cond du tabou « domino », mais a su le gérer habi­le­ment. Car le désir n’a jamais été inter­dit au cinéma ! Le per­son­nage incarné par Omar Sy, lorsqu’il arrive dans la maison de son employeur, fait une cour intense à son assis­tante, une belle rousse hau­taine… qui semble céder à ses avan­ces mais se refuse fina­le­ment à lui car elle est les­bienne, ouf ! : comme dirait la blonde Nicole Kidman, dans la pub Schweppes aux fortes allu­sions colo­nia­les : « What did you expect ? ». Si on pense au choix du titre, nous ne sommes pas for­cé­ment loin de l’enjeu, les intou­cha­bles étant ceux qui font l’objet d’un tabou. L’intel­li­gence de Naccache et Toledano, ainsi que de leurs pro­duc­teurs, est d’avoir su parler avec humour de ce racisme qui nous mine tou­jours. C’est triste à dire, mais il n’y a peut-être que dans les clips de rap que la rela­tion de domi­na­tion sexuelle s’inverse et où l’on voit des poufs blon­des amou­reu­se­ment sou­mi­ses à des machos blacks ! Autre cari­ca­ture. Car dans la repré­sen­ta­tion du couple mixte, la femme blan­che perd sou­vent son inté­grité, voire par­fois sa raison au contact de l’homme noir, comme les femmes blan­ches « qui vont avec des Noirs » et autres Sues per­dues dans Manhattan que mon­trait John Cassavetes, Shirley Clarke, Amos Kollek… Bref, bien du chemin reste à par­cou­rir dans l’uni­vers des repré­sen­ta­tions.

Espoir fran­çais

Mentionnons heu­reu­se­ment le deuxième couple star de l’année 2011, celui qui unit Maïwen et Joey Star dans Polisse de Maïwenn. Signe des temps, et cela fait du bien, le Noir n’est pas socia­le­ment dominé par la Blanche, un équilibre est raconté comme pos­si­ble entre le flic et la jeune pho­to­gra­phe, et lorsqu’il tom­bent amou­reux, ce n’est pas que sexuel (ou for­mi­da­ble au plan sexuel). Essayez donc de voir Cette obs­cure ten­ta­tion, un film per­vers ce qu’il faut, bien inter­prété, qui nous en met plein la vue, du cul black and white comme on en voit pas très sou­vent au cinéma et plutôt intel­li­gent, ce qui n’enlève rien.

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Rencontre avec Bruno Henry, comé­dien

Comment s’est pré­senté ce rôle ?

Ma pre­mière pas­sion a été la danse (j’ai même été espoir de la danse en 1986-87). Puis, j’ai tra­vaillé comme cho­ré­gra­phe, notam­ment pour la télé­vi­sion. Puis, j’ai pris des cours de théa­tre et un jour, j’ai été choisi pour Monsieur Amédée, avec Bernadette Laffond et Michel Galabru, qui est resté mon mentor, quelqu’un que j’aime beau­coup. Et puis, j’assis­tais chaque année, aux pro­jec­tions des court-métra­ges de Renaud Ducoing. Et la hui­tième année, il m’a dit : « tiens, j’ai écrit cela en pen­sant à toi. » On a d’abord ren­contré une pre­mière comé­dienne avec qui cela n’a pas collé, et puis, il y a eu Hélène Viviès, une véri­ta­ble ren­contre.

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Le film est une mise à nu…

Dans tous les sens du terme ! Pourtant, je suis pudi­que. Même lors­que j’étais dan­seur, j’étais pudi­que. Pour « la » scène, on n’a pas dormi la veille, ni elle ni moi. Il y avait toute l’équipe autour du lit, c’était dur. La pro­duc­tion avait prévu de petits caches-sexes ridi­cu­les… et on a tout viré ! Me mettre à nu, c’est dif­fi­cile, mais s’il faut mettre ses « coro­nes » sur la table, je suis là. C’est bien de dépas­ser ses peurs.

Le film ren­voie à un bien vieux cliché : celui de l’étalon noir…

Je ne sais pas si le film joue vrai­ment avec cela. Pour moi, il n’a rien à voir avec ces cli­chés racis­tes. Pour cette femme qui souf­fre d’un han­di­cap, c’est une déli­vrance. Cette obs­cure ten­ta­tion, en fait, c’est de l’amour. Elle passe un cap dans sa tête et elle s’en sort parce qu’elle tombe sur un kiné qui lui résiste, qui lui oppose son alté­rité, ou son adver­sité. Cela n’a rien à voir avec l’idée de l’étalon, du mec qui arrive en hop… ! C’est vrai qu’on asso­cie le Noir à la viri­lité, on nous a mis là-dedans. Mais en même temps, il y a bien Rocco Siffredi et d’autres Blancs bien équipés !

Etre comé­dien et noir en 2012 ?

Mes grands-parents avaient des livres qui disaient que les Noirs étaient des sau­va­ges. Et quand je suis entré à l’école à Bourges, c’était au réfec­toire, j’étais le seul Noir, tous les regards se sont posés sur moi. Je n’ai pas pu manger. Mais c’est loin tout cela. Il faut qu’on habi­tue les gens à penser qu’on est comme tout le monde ! Les choses com­men­cent à s’ouvrir, mais le fait qu’un Noir puisse incar­ner n’importe quel rôle n’est pas encore com­plè­te­ment dans les mœurs. Il y a Omar Sy, Joey Starr, c’est bien. Mais la plu­part du temps, on met un Noir dans le film, mais… atten­tion, il ne faut pas qu’il y en ait trop ! Aux Etats-Unis, en Angleterre, il y a beau­coup de comé­diens noirs. Il y a eu des quotas, mais on est aujourd’hui bien au-delà de ces quotas, avec des pre­miers rôles, des rôles de méde­cins, d’avo­cats, de chefs ! Avec le métis­sage et le bras­sage cultu­rel, les choses vont chan­ger ici aussi. Mais un « rôle de Noir », non ! Pour autant, je ne me posi­tionne pas en vic­time. Il ne faut pas qu’on se posi­tionne en vic­ti­mes. Les choses vont chan­ger, il faut com­men­cer par éduquer les enfants en leur disant qu’il n’y a pas de cou­leurs. Aujourd’hui, on a tourné un deuxième court-métrage avec la même équipe et Renaud Ducoing a écrit le scé­na­rio d’un long métrage…

Caroline Pochon
1er février 2012

Cette obs­cure ten­ta­tion de Renaud Ducoing
Andesite pro­duc­tion, France, 26’
Prix du scé­na­rio Un poing c’est court 2012, lire A Vaulx les films sont beaux

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