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« Le tigre n’a pas besoin de crier sa tigritude »
Publié le : dimanche 27 novembre 2011
Interview du réalisateur Moussa Sene Absa

Moussa Sene Absa est un réalisateur sénégalais. Auteur de nombreux films à succès tels que Madame Brouette (2002) ou Tableau Ferraille (1997), il présentait cette année son dernier documentaire, Yoole, le sacrifice, en Panorama du festival international de documentaires d’Amsterdam (IDFA). Membre du jury long-métrage, il revient pour nous sur la création documentaire en Afrique.



Sur les 8 films afri­cains sélec­tion­nés cette année par l’IDFA, seul le vôtre pro­vient d’Afrique de l’ouest. Que pensez-vous de l’absence frap­pante de l’Afrique fran­co­phone à ce rendez-vous mon­dial du docu­men­taire ?

Moussa Sene Absa : J’ai parlé avec les pro­gram­ma­teurs et les films soumis n’étaient pas d’une grande qua­lité. Tout cela est jus­te­ment dû au for­ma­tage de la for­ma­tion : tous les films se res­sem­blent, ils pen­sent qu’ils font de bons films mais ces films man­quent d’écriture ciné­ma­to­gra­phi­que. C’est cette écriture que recher­che l’IDFA. C’est pour cela je pense qu’il n’y a pas beau­coup eu de films cette année mais j’espère qu’à l’avenir, les cinéas­tes afri­cains pen­se­ront que le docu­men­taire est une belle ouver­ture sur le monde. Le docu­men­taire peut même être un moyen for­mi­da­ble pour chan­ger notre réa­lité et notre misère en Afrique.

Beaucoup d’écoles de cinéma se créent en Afrique, que ce soit le Media Centre de Dakar fondé par Samba Félix Ndiaye ou l’ESAV au Maroc, l’Isis et Imagine au Burkina Faso, l’Isma au Bénin... Pensez-vous que ces écoles peu­vent former une nou­velle géné­ra­tion de cinéas­tes ?

Moussa Sene Absa : J’ensei­gne à l’Université West Indies de La Barbade. Je suis en charge du dépar­te­ment Cinéma. Je connais des étudiants en cinéma en Afrique qui, après 3 ans, ne savent même pas uti­li­ser Final Cut !
Vous leur parlez de cer­tains docu­men­ta­ris­tes, ils ne les connais­sent même pas ! Ça veut dire quoi ? En fait, c’est de la for­ma­tion au rabais. C’est sérieux ! Il faut s’y mettre, avoir de bons for­ma­teurs... Ce n’est pas parce qu’on est bon cinéaste qu’on est bon for­ma­teur, la péda­go­gie, c’est autre chose ! Samba Félix a fait un tra­vail for­mi­da­ble au Sénégal, mal­heu­reu­se­ment, il n’est plus là... Et le pro­blème demeure entier.
Est-ce qu’on peut former quelqu’un à avoir une vision ? Le cinéma est une ques­tion de vision. Je peux t’ouvrir les yeux mais je ne peux pas regar­der à ta place ! Alors com­ment pous­ser le jeune réa­li­sa­teur à regar­der, à regar­der son monde, à ques­tion­ner son monde, à s’infor­mer, à savoir ce qui est impor­tant de raconter ? Et com­ment raconter ces his­toi­res pour que ça me touche : dois-je uti­li­ser le conte, la musi­que ?

L’Afrique a une manière par­ti­cu­lière de raconter des his­toi­res. Pensez-vous que les écoles peu­vent for­ma­ter des stan­dards déjà en place ?

Moussa Sene Absa : Je suis triste quand je vois les films faits par Africadoc car j’ai l’impres­sion qu’ils pour­raient être faits par n’importe qui : un fran­çais, un amé­ri­cain... Il n’y a pas de véri­ta­ble voix. Aucun de ces films ne me parle car ils sont for­ma­tés. On leur dit « ça tu peux le faire, ça tu ne peux pas le faire »... On peut faire tout ce qu’on veut ! Mais si le for­ma­teur te dit dès le début que tu ne peux pas le faire, com­ment vas-tu gran­dir ? Comment vas-tu te trom­per ? Car il faut se trom­per par­fois !
Le cinéma n’est pas une science infuse. Il faut tenter des choses. Moi je pousse mes étudiants à l’extrême. Tout ce qu’il ne faut pas faire, il faut l’essayer pour com­pren­dre pour­quoi il ne faut pas le faire. Et je pense que ça, c’est le grand drame de notre cinéma. Je ne dis pas que je suis un grand pro­fes­seur, mais je trouve dom­mage d’aller ensei­gner à La Barbade, à Chicago ou à Cuba... sans pou­voir ensei­gner chez moi ! Le Sénégal a signé des conven­tions avec des uni­ver­si­tés fran­çai­ses... et nous on fait quoi ?
Nous avons eu Sembène [Ousmane], Djibril [Diop Mambéty], nous avons de grands cinéas­tes dans ce conti­nent qui ont fait leurs preu­ves et par­couru le monde mais on nous envoie des inconnus qui ensei­gnent à nos enfants le cinéma ! C’est triste...

Il y avait cette année plu­sieurs films d’Afrique du Sud ou du Zimbabwe. Que pensez-vous de l’état du film docu­men­taire en Afrique anglo­phone ?

Moussa Sene Absa : Je pense qu’ils ont une plus grande tra­di­tion du docu­men­taire. Ce qu’ils font, c’est quel­que chose d’extrê­me­ment pointu, il y a de la recher­che. Le docu­men­taire, c’est aussi une ques­tion de recher­che. C’est aussi une ques­tion de liberté. Ils ont cette tra­di­tion parce qu’ils n’ont jamais trop eu accès aux fonds « faci­les », comme je les appelle. Là-bas, il n’y a pas d’argent. Il faut que tu te démè­nes pour faire tes preu­ves et à partir de là, les gens vien­dront te sou­te­nir. Ce n’est pas le cas de l’Afrique fran­co­phone. Je pense que l’Afrique aus­trale nous donne là une bonne leçon. En terme de mar­ke­ting, en terme de pro­duc­tion... Comment ils mon­tent leurs films, com­ment la jeune géné­ra­tion très libre est ouverte sur le monde... Ce sont des gens qui font le tour du monde. La France est impor­tante mais quand on regarde le monde, c’est immense le monde ! Pourquoi tu me laisse juste être là ? Pourquoi devoir tout le temps se confor­mer à une façon de voir ? La colo­ni­sa­tion, ok, je parle fran­çais, oui, mais le monde est grand...

Beaucoup de films docu­men­tai­res sud-afri­cains sont tour­nés par des réa­li­sa­teurs blancs autour de sujets qui tou­chent la com­mu­nauté noire. Est-ce un rap­port au cinéma qui vous inter­roge ?

Moussa Sene Absa : Les his­toi­res de natio­na­lité, ce n’est pas mon pro­blème. Je ne me vois pas comme un séné­galo-séné­ga­lais, non, je me vois comme n’importe qui. J’ai fait un film à La Barbade, je ne suis pas Barbadien ! J’ai tourné en Inde, au Mexique donc je n’ai pas ce pro­blème. Il y a un pro­verbe qui dit que «  Le tigre n’a pas besoin de crier sa tigri­tude ». Je n’ai pas besoin d’être séné­ga­lais pour faire un film sur le Sénégal. Non, il faut sortir de ça. Le monde est énorme !
Il y a plu­sieurs cultu­res, plu­sieurs lan­gues, plu­sieurs façons de voir le monde et quand je me retrouve ici dans ce jury extra­or­di­naire, ça me fait plai­sir. Ce n’est pas en tant que Sénégalais ou en tant que Blanc ou Noir que je vois ça, non, moi, je vois le monde en cou­leurs.

Propos recueillis par Claire Diao

IDFA 2011

  • Le 27 novembre 2011 à 13:09, par Tigre-voyageur

    Le message est très fort, espérant qu’elle sera comprise et suivie d’actes concrets par les principaux acteurs du milieu (du cinéaste à l’homme politique). Le passage sur la facilité du financement qui tue la créativité m’a plus que plu.
    A diffuser largement, notamment auprès de la jeunesse.

  • Le 2 décembre 2011 à 11:56, par Isabel Moura Mendes - Africa in Motion Film Festival

    Claire, thank you for a series of very poignant and interesting texts and interviews surrounding the current state of affairs on African documentary making and training and the way it is viewed by both funders and practitioners. Very pertinent in the context of this year’s IDFA edition. Hopefully it will also provide some food for thought amongst documentary makers in the continent.

  • Le 4 décembre 2011 à 14:27, par Arcade

    Trop content de lire ceci, et t’entendre au plus loin d’Amsterdam, la voix de mon Maître Moussa Sène Absa.

    Son approche sur les écoles de cinéma en Afrique est excellente ! Vraiment excellent !

    Je complète à la liste des écoles citées par la talentueuse journaliste, celle que j’ai faite : L’Institut Cinématographique de Ouidah - L’ICO, ayant accueilli M. Moussa Sène Absa dans un MesterClass et un atelier de formation de quelques jours dans le cadre de l’Organisation de Quintessence - Festival International du Film de Ouidah, dont l’ICO est le volet pédagogique. Haut les coeurs !

    Arcade Assogba (From Bénin).

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