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Dans le miroir d’Obi boy
Publié le : samedi 5 novembre 2011
Africa in Motion 2011

Quel film nigérian a été en 2011 5 semaines à l’affiche en Grande-Bretagne, reçu 17 prix internationaux, bénéficié de 2 reportages sur CNN et été consacré 3e film le plus rentable de l’histoire du cinéma nigérian ? Réponse : The Mirror Boy, long-métrage tourné à Londres et en Gambie en 2010. Son généreux réalisateur Obi Emelonye, revient pour nous sur sa fantastique expérience.





Il a le visage sage d’un réa­li­sa­teur serein à qui les portes se sont ouver­tes. Ancien foot­bal­leur ayant grandi au Nigéria, avocat diplômé du bar­reau de Londres en 2003 – l’année de son pre­mier long-métrage, Echoes of War - Obi Emelonye est devenu réa­li­sa­teur par la force des choses.

Parcours

Pour cet admi­ra­teur de Steven Spielberg, James Cameron, Christopher Nolan et Sembène Ousmane (« C’est notre père à tous, il est le pre­mier à s’être dressé face aux colo­ni­sa­teurs, je lui tire mon cha­peau  »), le cinéma s’est d’abord fait en paral­lèle de sa car­rière d’avocat. « J’ai une femme, des enfants. A un moment donné, tu choi­sis de faire le métier qui leur don­nera le niveau de vie que tu sou­hai­tes. Mais en 2007, ce n’était plus pos­si­ble. J’ai arrêté le droit pour me consa­crer plei­ne­ment au cinéma ».

Ses com­pé­ten­ces de cinéaste, il ne les reven­di­que d’aucune école. « Je ne suis pas comme les cinéas­tes d’Afrique fran­co­phone qui sont suren­traî­nés et très qua­li­fiés. J’ai beau­coup appris avec mes films en occu­pant un peu tous les postes. C’est comme ça que j’arrive à diri­ger ceux qui tra­vaillent avec moi, parce que je sais à quoi cor­res­pond leur tra­vail. »

Financements

Pour finan­cer ses films, pas de gui­chets occi­den­taux «  J’ai passé six ans sur The Mirror Boy. J’ai écrit le scé­na­rio en 2005 puis il y a eu beau­coup de va-et-vient entre le UK Film Council et moi... jusqu’à ce que je devienne très frus­tré et qu’ils rejet­tent fina­le­ment le projet. Si j’avais été, en France, le même réa­li­sa­teur que je suis en Angleterre, j’aurai sûre­ment été à une meilleure place. Le sou­tien qui vous portez au cinéma, je ne l’ai vu nulle part ailleurs. »

Crédit : Antonio Sanchez

Tournage

The Mirror Boy est pour­tant né sous une bonne étoile. Au moment de la pré­pa­ra­tion, Fatima Jjabe, l’une des actri­ces, parle du projet au pré­si­dent gam­bien Yahya Jammeh. Celui-ci pro­pose que le projet se fasse dans son pays. Lorsqu’Obi lui pré­sente une liste de requê­tes, il accepte tout. Pendant deux semai­nes, l’équipe sera logée en hôtel 5 étoiles, des véhi­cu­les et les lieux de tour­nage leur seront mis à dis­po­si­tion. Un pri­vi­lège dont Mark Taylor, pro­duc­teur anglais basé en Gambie, n’a jamais béné­fi­cié : « Peut-être parce qu’il est Africain et que je suis Blanc ?  »

En contre­par­tie, Obi Emelonye a été géné­reux : hormis les trois acteurs prin­ci­paux (Geneviève Nnaji, Osita Iheme et Edward Kagutuzi), tous étaient gam­biens. « Dans la scène où il y avait deux sœurs, j’en ai même rajouté six pour faire jouer plus de gens ! » raconte-t-il en riant. «  J’ai béné­fi­cié des meilleu­res condi­tions de tour­nage rêvées. Et je n’ai pas eu à réé­crire le scé­na­rio, j’ai juste changé les noms et la langue locale. Au Nigéria, ce n’est pas le gou­ver­ne­ment qui sou­tient le cinéma, ce sont les entre­pre­neurs. Si tu es bon, on te don­nera tout, si tu te plan­tes, tu n’auras plus rien. »

Nollywood vs Francowood

Sa vision de Nollywood est d’ailleurs très tran­chée : « Le cinéma nigé­rian a démarré par un cinéma de busi­ness­man. Ce ne sont pas des cinéas­tes qui ont décidé de faire autre­ment des films, ce sont des entre­pre­neurs qui se sont dit qu’ils allaient se faire de l’argent avec des films. C’est pour cela qu’en géné­ral, les films de Nollywood sont de mau­vaise qua­lité. Mais il y a une nou­velle géné­ra­tion de cinéas­tes qui prô­nent la qua­lité et je me consi­dère dans cette mou­vance-là  ».

Pour autant, Obi Emelonye n’envie pas le cinéma « élitiste » de l’Afrique fran­co­phone. « Nous aspi­rons à être aussi bons qu’eux car ils font des films de très bonne qua­lité. Mais là où Nollywood triom­phe des films d’Afrique fran­co­phone c’est par sa popu­la­rité. Les films d’Afrique fran­co­phone sont plus ou moins élitistes. Peut-être parce que les réa­li­sa­teurs font eux-même partie d’une élite. Les finan­ce­ments occi­den­taux ont une forte influence sur les scé­na­rii des films alors qu’au Nigéria, nous fai­sons les films de la manière que nous vou­lons. Le jour où les réa­li­sa­teurs s’affran­chi­ront de cette emprise et que les finan­ceurs leur don­ne­ront carte blan­che, leurs films seront encore plus popu­lai­res et domi­ne­ront Nollywood ».

Box-office

Le 24 février 2011, The Mirror Boy a été pré­senté à l’Empire Leicester Square de Londres. Il a fait salle pleine. « Les direc­teurs d’Odeon [chaîne de salles bri­tan­ni­que] ont été cho­qués. Ils ne pen­saient pas qu’un film afri­cain puisse rame­ner autant de public. » Premier film afri­cain à être dis­tri­bué dans le réseau Odéon, il atteint la 5e place du box-office lors de sa pre­mière semaine d’exploi­ta­tion. Après 5 semai­nes à l’affi­che [Avatar est resté 4 semai­nes] et 100 mil­lions de dol­lars de recet­tes en Grande-Bretagne, un autre film amé­rico-nigé­rian a été dis­tri­bué tout comme Viva Riva du congo­lais Djo Tunda Wa Munga, sorti trois semai­nes après The Mirror Boy. « C’était comme une saison afri­caine dans les ciné­mas anglais ! Il faut main­te­nant que l’Afrique, fran­co­phone ou anglo­phone, ait une case dans la pro­gram­ma­tion bri­tan­ni­que au même titre que le cinéma indien ou asia­ti­que ».

Geneviève Nnaji (DR)

Marketing

Le succès de Mirror Boy, Obi Emelonye le doit à son cas­ting (l’actrice Geneviève Nnaji est consi­dé­rée comme la Julia Roberts du cinéma afri­cain selon la pré­sen­ta­trice amé­ri­caine Oprah Winfrey ; le jeune Edward Kagutuzi a obtenu le prix du meilleur jeune acteur aux der­niers African Movie Academy Awards) mais sur­tout à son tra­vail de rela­tions publi­ques et de cam­pa­gne publi­ci­taire. «  Nous avons uti­lisé Internet à son maxi­mum, Facebook, Skype... Les maga­zi­nes, les flyers, même les bateaux à Londres ! Les gens voyaient ça et se disaient : C’est un film nigé­rian. Ces gens sont sérieux ! Allons voir ce qu’ils font. » Puis le bouche à oreille a pris de l’ampleur, des famil­les entiè­res sont venues voir le film et ont conseillé à d’autres famil­les d’y aller à leur tour. « Quand je dis que c’est une oppor­tu­nité unique pour le cinéma afri­cain d’être com­mer­cia­lisé, c’est parce que nous devons mon­trer que nous sommes nom­breux. Si 10% de la com­mu­nauté noire du Royaume-Uni va voir le film, celui-ci sera numéro 1 ! »

Valorisant davan­tage le fait qu’un film afri­cain soit pro­grammé plutôt qu’un film d’Obi Emelonye était l’argu­ment pre­mier du réa­li­sa­teur. « Si le film ne marche pas, nos enfants qui vou­dront faire des films se bat­tront pour conti­nuer de frap­per à la porte. Mais si le film marche, cette porte res­tera ouverte et ils pour­ront mon­trer leur talent et gagner leur vie grâce à ça. »

Obi Emelonye est un homme géné­reux. Un réa­li­sa­teur qui voit grand et qui sou­haite que les portes s’ouvrent à tous. Pour son pro­chain long-métrage dont le tour­nage démar­rera le 20 novem­bre 2011 au Nigéria avec Omotola Jalade et Hakeem Kae-Kasim (Hôtel Rwanda), The last flight to Abuja, il s’est donné les moyens d’ache­ter un avion. « Ce sera une pre­mière de l’his­toire du cinéma nigé­rian  », nous dit-il avec assu­rance. Nous n’en dou­tons pas. Car si Obi regarde dans son miroir, c’est de l’or en barre qu’il verra scin­tiller.

Claire Diao

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