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Écrire ou ré-écrire avec des scénaristes français, un danger pour les cinéastes africains ?
Publié le : lundi 28 février 2011
Fespaco 2011

Le samedi 26 février, après la cérémonie d’ouverture au Stade du 04 Août, les cinéphiles se sont retrouvés dans les salles de Ouaga pour rendre un hommage mérité aux cinéastes disparus. Les festivaliers ont pu apprécier les films de Tahar Cheriaa, Sotigui Kouyaté, Désiré Ecaré et d’autres réalisateurs. Pour participer aux hommages, nous vous proposons une interview inédite de Mahama Jonhson Traoré. Cette interview, il nous l’a accordé, il y a deux ans à Paris, lors de sa maladie.

Mahama Johnson Traoré est né en 1942 à Dakar. Il a réa­lisé dix longs métra­ges, fic­tions et docu­men­tai­res, le pre­mier en 1969 ("Diankhan bi", puis "Diègue bi" (1970) qui connu­rent un succès immé­diat au Sénégal, puis des films enga­gés dans les années soixante-dix : "Lambaye", "Reou Thake" (1972), "Njaangan" (1975). Il a ensuite réa­lisé des docu­men­tai­res, dont "la méde­cine tra­di­tion­nelle" (1982). Il a été pen­dant de nom­breu­ses années secré­taire géné­ral de la Fepaci (Fédération des cinéas­tes afri­cains) créée en 1969. Mahama Johnson Traoré nous parle des enjeux du scé­na­rio.

Quand la prise de cons­cience de l’enjeu du scé­na­rio s’est-elle impo­sée pour les cinéas­tes afri­cains ?

La ques­tion du scé­na­rio a tou­jours compté pour nous, cinéas­tes afri­cains. Cela a tou­jours été le point faible de notre ciné­ma­to­gra­phie. Dans les années soixante-dix, quand nous nous sommes lancés dans le cinéma, la ques­tion du scé­na­rio ne se posait même pas. Personne n’avait la for­ma­tion de scé­na­riste. Certains cinéas­tes ont fait appel à des écrivains. Mais être écrivain est autre chose qu’être scé­na­riste !... Puis, à la fin des années soixante-dix, nos bailleurs de fonds nous ont dit : "le sujet est très bon, mais l’écriture est faible". -Et nous nous le disions nous-même, d’ailleurs -. Ils nous ont alors encou­ragé à tra­vailler - ou à retra­vailler - avec des scé­na­ris­tes fran­çais. Beaucoup de scé­na­rios de films afri­cains ont donc été réé­crits par des scé­na­ris­tes occi­den­taux. Ces scé­na­ris­tes nous ont apporté une autre appro­che, une autre vision. Cela a donné des films qui se pas­saient au vil­lage, des films "cale­basse", dans les années quatre-vingt. Or, le vil­lage afri­cain n’est jamais aussi pauvre que ce que mon­trent ces films ! Un réa­li­sa­teur qui veut faire passer une idée a besoin d’un scé­na­riste pour la monter en puis­sance. Mais les idées ! et l’idéo­lo­gie ! On a long­temps imposé aux cinéas­tes afri­cains une idéo­lo­gie, sous cou­vert d’un apport tech­ni­que. C’est pour­quoi je pense qu’il faut des scé­na­ris­tes afri­cains qui aient une base cultu­relle afri­caine, des réfé­ren­ces afri­cai­nes, pour faire passer le mes­sage de l’Afrique. On ne peut pas deman­der à un Papou ou à un Soviétique de raconter une his­toire afri­caine !

Vous n’avez pas tra­vaillé avec des scé­na­ris­tes fran­çais, mais deux de vos films ont été écrits en col­la­bo­ra­tion.

J’ai tra­vaillé avec des intel­lec­tuels afri­cains. Paté Diagne pour "Reou Thake" ("la ville en dur") et le dra­ma­turge Sharif Adrame Seck pour "Njangaan" ("les tali­bés"). Je me suis rendu compte qu’en me déga­geant du tra­vail de l’écriture, j’abor­dais mon tra­vail de réa­li­sa­tion avec davan­tage de séré­nité. Tout faire, c’est trop lourd pour moi tout seul. L’apport d’un scé­na­riste a donc été posi­tif pour moi. Il est impos­si­ble à un seul homme, aussi chef d’orches­tre soit-il, de tout faire. Et puis, le cinéma est un tra­vail d’équipe et la pre­mière par­ti­tion de cette équipe, c’est le scé­na­rio.

Comment fait-on, quand on ne peut pas se payer un scé­na­riste ?

Aujourd’hui, pour la plu­part des cinéas­tes afri­cains, le finan­ce­ment de l’écriture reste un pro­blème. Je ne vais pas for­cé­ment tra­vailler avec un scé­na­riste pro­fes­sion­nel, je vais me faire aider par un réa­li­sa­teur qui a des dis­po­si­tions pour l’écriture. Il y en a deux ou trois dans le métier, on les connaît. Certains cinéas­tes afri­cains écrivent de bons scé­na­rios. Cheikh Fantamady Camara ("Il va pleu­voir sur Conakry"), Mama Keita ("L’absence"), Balufu Bakupa Kanyinda ("Le damier") sont des gens qui écrivent seuls, ce sont de véri­ta­bles auteurs-réa­li­sa­teurs. Et ils s’entrai­dent. Mama Keita a aidé récem­ment Mariette Montpierre. Mahamat Saleh Haroun a col­la­boré à l’écriture avec Isabelle Boni-Claverie ("Sexe, gombo et beurre salé"). Cette notion d’entraide est très impor­tante. Car qui accepte de tra­vailler gra­tui­te­ment, comme on dit !

Caroline Pochon

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