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Jean Rouch : un monument du cinéma direct
Publié le : lundi 8 janvier 2007

J’ai rencontré pour la première fois Jean Rouch, en décembre 1995. Cette première rencontre a eu lieu dans le cadre d’une interview. Je venais de rencontrer un des monuments du cinéma français, l’un des derniers dinosaures du cinéma direct. Fascinant que cet homme à la mémoire d’éléphant. L’interview s’est transformée en une interminable causerie.

J’ai ren­contré pour la pre­mière fois Jean Rouch, en décem­bre 1995. je le connais­sais aupa­ra­vant qu’à tra­vers ses films et ses écrits sur le Niger. Cette pre­mière ren­contre a eu lieu dans le cadre d’une inter­view. Je venais de ren­contrer un des monu­ments du cinéma fran­çais, l’un des der­niers dino­sau­res du cinéma direct. Fascinant que cet homme à la mémoire d’éléphant. L’inter­view s’est trans­for­mée en une inter­mi­na­ble cau­se­rie. Je reve­nais le len­de­main trou­ver Rouch au CELTHO où avec Diouldé Laya alors Directeur de ce Centre, nous pre­nions ensem­ble le café. Rouch n’arrê­tait pas de me parler de son par­cours sin­gu­lier. Mon enre­gis­treur n’arrê­tait pas aussi de tour­ner.

Au bout de plu­sieurs jours j’avais recueilli une foule d’infor­ma­tions. Que faire avec cette longue inter­view me disais -je ? Après avoir publié une partie dans le "Paon Africain", (un heb­do­ma­daire indé­pen­dant nigé­rien) j’ai eu ce déclic : L’envie d’écrire un ouvrage sur l’iti­né­raire ciné­ma­to­gra­phi­que de Jean Rouch. Depuis, je me suis mis au tra­vail. Difficile pari. Surtout quand il s’agit de parler d’un homme dont l’acti­vité pré­sente de mul­ti­ples facet­tes.

Avant la date du 14 février 2004 rete­nue par le Centre cultu­rel franco-nigé­rien (CCFN) pour une rétros­pec­tive du cinéma nigé­rien et au cours de laquelle un hom­mage lui sera rendu à tra­vers la pro­jec­tion de plu­sieurs de ses œuvres, j’ai voulu par­ta­ger avec vous une partie de la longue et com­bien riche cau­se­rie que j’avais eue, il y’a 9 ans, avec ce monu­ment du cinéma direct.

L’enfant du "Pourquoi pas"
"J’ai été le petit garçon le plus heu­reux du monde. je suis né en 1917, avant la fin de la pre­mière guerre mon­diale de 14-18. C’était le moment où les Allemands bom­bar­daient Paris avec un grand canon. Ma mère, mes tantes étaient par­ties à la cam­pa­gne pour fuir ces bom­bar­de­ments. J’avais un an et demi. Lorsque mes oncles et mon père sont reve­nus de la guerre, j’étais paraît-il furieux. J’ai vu des grands gaillards arri­vés. Ils sen­taient mau­vais, ils sen­taient le tabac.

On me deman­dait de les embras­ser. Il paraît que je refu­sais. J’ai eu la chance de naître dans une famille bizarre. Ma mère est nor­mande et mon père, Catalan. Ils s’étaient vus dans des cir­cons­tan­ces excep­tion­nel­les. Mon père était offi­cier de la marine. Et il était parti en 1911 avec le Dr Charcot dans l’Antarctique sur le "Pourquoi pas", un bateau à voile. Ils sont restés un an. Il y avait à bord un natu­ra­liste qui étudiait les pin­gouins. Mon père fai­sait la météo­ro­lo­gie. Au retour, le natu­ra­liste qui est nor­mand pré­senta sa sœur à son copain (NDLR :Le père de Rouch) qui est cata­lan. Je suis "un enfant du Pourquoi pas"

L’influence de Flaherty
"Mon père n’a fait voir en 1921 le pre­mier film que j’ai vu de ma vie. Il s’agit de "Nanouk of the North " de Flaherty. Ça m’a beau­coup influencé. Ma mère qui ne vou­lait pas être en reste, m’a amené dans un cinéma et m’a montré "Robin des bois". J’ai com­mencé à pleu­rer. Et ma mère me deman­dait pour­quoi je pleure. Alors, je lui ai répondu : "Mais pour­quoi on tuait les gens comme ça ". Elle m’a dit :"Non, ce n’est pas vrai. Ce sont des acteurs". Voilà, com­ment dès le début j’ai su dis­tin­guer la fic­tion de la réa­lité".

De l’Ecole des Ponts et Chaussées à la Guerre
Jean Rouch, entre en 1937, à l’Ecole natio­nale des Ponts et Chaussées dans une pro­mo­tion de vingt élèves ingé­nieurs. En 1939, lors­que éclata la seconde guerre mon­diale, il fût enrôlé avec ses cama­ra­des de classe dans l’armée où ils ont été mobi­li­sées dans le génie mili­taire. Envoyés pour faire sauter des ponts et arrê­ter les Allemands, ils ont tra­versé toute la France. De retour à Paris occupé, sur ins­truc­tion du Directeur de l’Ecole des Ponts et chaus­sées, ils déci­dè­rent d’ache­ver leurs études.

Nantis de leur diplôme, ils leur fal­laient trou­ver un tra­vail. Le minis­tère des colo­nies avait ouvert alors à Paris un bureau de recru­te­ment d’ingé­nieurs pour cons­truire des routes.

Rouch et quel­ques-uns uns de ses cama­ra­des déci­dè­rent de partir pour l’Afrique. "Par dégoût dit-il d’une période épouvantable où la France était pétai­niste".

La décou­verte du Niger
Rouch a été affecté au Niger. Après un long voyage effec­tué en bateau à aubes puis en camion diesel fonc­tion­nant à l’huile d’ara­chide il arrive à Niamey, en décem­bre 1941. ici, il était chargé de cons­truire deux "routes impé­ria­les" : le tron­çon Niamey-Gao et Niamey-Ouagadougou. Environ 10 000 ouvriers tra­vaillaient nuits et jours à cons­truire ces routes non béton­nées. Un véri­ta­ble "tra­vail forcé".

Jean Rouch en tournage au Niger

En août 1942, sur un chan­tier des tra­vaux publics à Ganguel, non loin de Niamey, la foudre tua dix manœu­vres. Rouch a été aus­si­tôt informé par un des chefs de chan­tier. Et tout de suite, Damouré Zika, un ami de nage dans le fleuve Niger de Rouch et chargé de la biblio­thè­que des tra­vaux publics, le conseilla d’aller voir à Gangel sa grand-mère Kalia Daoudou. Sur le lieu du drame, la vieille a répandu sur les corps des fou­droyés du lait de vache puis orga­nisé une danse rituelle avec un groupe de "dan­seurs de pos­ses­sion".

Selon la vieille, Rouch a cons­truit cette route sans deman­der la per­mis­sion à Dongo, le "Dieu de la foudre". Il est donc "res­pon­sa­ble" de ce coup de foudre, expres­sion de la colère de "Dongo". Ce fut l’entrée de Jean Rouch dans le monde mys­té­rieux des pêcheurs sorkos du fleuve Niger. Cette décou­verte va trans­for­mer plus tard le destin de cet ingé­nieur qui, petit à petit a pris goût pour l’eth­no­gra­phie, un domaine réservé à l’époque aux admi­nis­tra­teurs colo­niaux.

Le pre­mier arti­cle de Rouch sur le rituel de "Dongo hori" a été publié en octo­bre 1943 dans le numéro 20 des "Notes afri­cai­nes" de l’Institut fran­çais d’Afrique Noire " IFAN) dirigé alors par Théodore Monod.

Rouch le "pros­crit"
En 1942, Jean Rouch connaî­tra des pro­blè­mes à Niamey avec l’admi­nis­tra­tion colo­niale. Celui qui refusa d’adhé­rer à la "Légion des com­bat­tants" créée par le maré­chal Pétain, com­mença aussi à faire de l’eth­no­gra­phie. Deux rai­sons suf­fi­san­tes pour l’admi­nis­tra­tion de l’expul­ser. C’est ainsi que Rouch a quitté Niamey comme un "pros­crit" et mis à la dis­po­si­tion du gou­ver­neur géné­ral Boisson à Dakar. Mais cette expul­sion sera d’un grand inté­rêt pour Rouch qui ren­contre à Dakar Théodore Monod. A la biblio­thè­que de l’IFAN, il s’était mis à appren­dre l’eth­no­gra­phie.

Démobilisé à Berlin en octo­bre 1945, Rouch est retrouvé à Paris où il décida de faire une licence de phi­lo­so­phie à la Sorbonne "pour dit-il mieux com­pren­dre l’exis­ten­tia­lisme de Sartre". Mais il était plus porté sur l’eth­no­gra­phie. Au Musée de l’Homme à Paris, Rouch et quel­ques-uns uns de ses cama­ra­des pré­sen­tè­rent un projet : "des­cen­dre en piro­gue le fleuve Niger depuis sa source jusqu’à la mer". Avec Jean Sauvy, Pierre Ponty, ils sont reve­nus dans ces pays d’où ils étaient partis.

Oumarou Ganda dans le Film "Moi un noir"

Avec une camera Bell & Howell, Rouch qui a pris ses pre­miers cours de prise de vues auprès de Trotty Séchan, un ancien de l’IDHEC (Institut des hautes études ciné­ma­to­gra­phi­ques) a com­mencé à filmer aux sour­ces du Niger. En 1947, il pré­sente son pre­mier film : "la chasse à l’hip­po­po­tame".

Un film qui a été salué, ironie de l’his­toire, par Jean François Tobby, le gou­ver­neur du ter­ri­toire du Niger, celui-là même qui expulsa en 1942 Jean Rouch.

Depuis, l’ingé­nieur est revenu au Niger où il retrouve ses amis Damouré Zika, Lam Ibrahim Dia (qui n’est plus de ce monde) et Tallou pour raconter à l’écran des belles his­toi­res. En un demi-siècle, ils nous ont légué une œuvre gigan­tes­que.

Disciple de Flaherty et de Dziga Vertov, Jean Rouch, est incontes­ta­ble­ment le défen­seur invé­téré du cinéma direct mais aussi par sa méthode de "feed back", le par­ti­san d’une "anthro­po­lo­gie par­ta­gée".

C’est à ce monu­ment du cinéma fran­çais, ce grand ami du Niger, que le CCFN rendra hom­mage du 14 au 22 février, en sa pré­sence, à tra­vers la pro­jec­tion de plu­sieurs de ses œuvres. Notamment celle de son der­nier film : "le rêve plus fort que la mort".

Cet hom­mage est aussi celui du cinéma nigé­rien dont Rouch fut un des ins­ti­ga­teurs.

Albert Chaibou
albert_chai­bou@­ca­ra­mail.com

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