Sembene n'est plus, mais la richesse qu'il a laissé aux cinéphiles, cinéastes et chercheurs est immense. Clap Noir vous propose des hommages fait à l'aîné des anciens par ceux qui l'ont connu, vécu et travaillé avec lui.
Catherine Ruelle Baba Hama C'est en 1987 que je l'ai donc finalement rencontré en tant que journaliste pour la radio, et nos rapports se sont ensuite intensifiés à partir de 1996 avec mon arrivée à la tête du Fespaco. Lorsque mon prédécesseur m'a donné quelques instructions, en parlant de Sembène il a dit « Le doyen, c'est le doyen, tu sais ce que ça veut dire en Afrique ! ». Mais j'ai eu une chance inouïe, je devais avoir une bonne étoile, je ne sais pas, mais « le tonton » m'a tout de suite adopté. Et je crois que ce n'était pas un hasard car je suis peuhl moi-même, cela a été notre premier lieu. Delgado peut témoigner que Sembène m'a toujours écrit en commençant par « mon frère ». Je dois confesser que je me sentais lié à lui de sorte que je ne pouvais pas passer trente jours sans lui téléphoner au bureau. Quand j'appelais il me demandait « qu'est ce qu'il y a ? », si je disais que j'appelais pour avoir des nouvelles il répondait « qu'est ce que tu veux ? Ca va ! Si tu n'as rien à faire occupe-toi à autre chose plutôt que de m'appeler ! ». Mais tout ça a toujours été dit de manière très affective. Au dernier Fespaco, c'est vrai, c'était très difficile pour nous tous de le voir absent. Lors des derniers échanges que nous avons eus il m'a dit « Le Fespaco s'ouvre Samedi, mais il y a les élections au Sénégal, je vais d'abord voter et je viendrai ensuite ». Le mardi suivant l'ouverture du Fespaco, j'ai reçu un fax annonçant qu'il ne pourrait malheureusement pas être avec nous cette année. C'est la première édition du Fespaco qu'il ratait. Nous avons voulu respecter sa discrétion et nous avons beaucoup échangé avec Clarence Delgado quant à la meilleure manière de procéder. On a fini par expliquer aux journalistes qui nous harcelaient de questions qu'il avait besoin d'un peu de repos. Ce fut la fin d'une longue amitié; quand j'entends la plupart des gens dire comme c'était quelqu'un de dur, je m'étonne toujours car il n'a curieusement jamais été dur avec moi. Aujourd'hui, c'est un baobab qui tombe, mais je crois que le meilleur hommage qu'on puisse rendre à sa mémoire est de tenir encore très haut le flambeau qu'il nous a montré. Catherine Ruelle François Bélorgey La seconde anecdote a eu lieu autour du Camp de Thiaroye, sombre épisode de l'histoire de France pendant la seconde guerre mondiale, dont Sembène a fait un film en 1988. Evidemment Sembène a connu toutes les difficultés pour monter le financement de ce film. Il a eu quelques financements de l'Algérie, un peu de l'Italie, mais surtout pas de la France, ça va sans dire, la France ayant au contraire essayé de perturber, si ce n'est d'empêcher le tournage de ce film qui relatait un événement dont elle n'est pas très fière. En 1990/91, alors que je dirige le centre culturel français de Dakar, je demande à Sembène si on peut faire une rétrospective de son travail. Je le croyais un peu assagi par le temps. Sembène me donne immédiatement son accord, à une condition, la diffusion du Camp de Thiaroye. Aïe ! On a passé le film ; les autorités françaises commençaient à digérer l'événement. Mais j'ai bien failli être viré une deuxième fois ! C'était quelqu'un qui ne faisait aucune concession. Propos recueillis par S. Perrin et B. Tiprez (Clap noir) |
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