Harold
Weaver est un universitaire américain qui s’intéresse
au cinéma africain depuis toujours. Il fut le premier à
donner un cours sur ce thème aux Etats-Unis, dès 1972.
De passage à Paris récemment, il a présenté
au musée Dapper une conférence passionnante sur les Noirs
vu par les cinéastes américains.
Pendant
presque tout le vingtième siècle, la tendance à
Hollywood était de rabaisser les Noirs. On leur collait des stéréotypes
négatifs. L’historien Donald Bogle a ainsi recensé
différents types de personnages, parmi lesquels on retrouve l’Oncle
Tom (loyal et dévoué), les comiques, ou encore les voyous,
qui avaient bien sûr des sexes surdimensionnés. Les femmes
étaient souvent représentées comme d’énormes
« mamas ». Des acteurs noirs comme Paul Robeson et Canada
Lee ont essayé de changer cette représentation., mais
ce qui restait la norme étaient les films dit du genre «
Plantation », où les Noirs étaient toujours dévalorisés.
C’est seulement après les mouvements de libération
en Afrique dans les années 50 et 60, que sont apparus des réalisateurs
noirs, tels qu’Ousmane Sembene, Melvin Van Peebles, Sergio Giral,
Euzhan Palcy, Spike Lee, Raoul Peck ou encore Gordon Parks.
A partir du 16 ème siècle, pour le plus grand profit de
certains, l’Europe a pratiqué la traite négrière
transatlantique. Deux cent cinquante millions d’Africains périrent
ou furent déportés vers les Amériques durant les
quatre siècles que dura ce trafic. En 2006 a eu lieu une table
ronde, à l’initiative de l’UNESCO, au cours de laquelle
différents cinéastes ont présenté des films
dont les sujet étaient l’esclavage et la traite des noirs.
On a pu y voir « Ethnic Notions », de l’américain
Marlon Riggs ; « El otro Francisco », du cubain Sergio Giral
; « Passage du milieu », du martiniquais Guy Deslauriers,
« Solomon Northup’s Odyssey », de l’américain
Gordon Parks et enfin « Sankofa », de l’éthiopien
Haile Gerima.
Dans son documentaire (qui a gagné un Emmy Award), Marlon Riggs
présente la manière dont les Européens blancs dominaient
les Africains noirs à l’époque de l’esclavage.
Sergio Giral s’est lui inspiré du roman « Francisco
», écrit quelques années avant la célèbre
« Case de l’Oncle Tom ». On y voit les esclaves africains
dans les plantations de coton à Cuba, et leurs différentes
manières de se révolter : la fuite, l’infanticide,
le crime, le sabotage, etc….

L’intention du documentaire poétique de Guy Deslauriers
elle, est double : d’une part, donner à vivre une aventure
humaine dans ce qu’elle a de sombre et de terrible afin d’informer,
d’inscrire dans les mémoires et les consciences ce qui
doit être considéré comme un génocide sans
précédent dans l’histoire de l’humanité
; d’autre part de mettre en avant le fait que les bateaux négriers,
thème de ce film, font partie du patrimoine culturel des peuples
ayant subi l’esclavage. En effet, pour ces derniers, pendant longtemps,
le mot patrimoine a été raccroché aux aspects monumentaux,
qui en Afrique, aux Caraïbes et aux Amériques ne témoignent
que de la trajectoire coloniale. Valoriser des lieux comme ceux des
bateaux négriers, symbolisant la mort des peuples anciens et
la naissance des peuples « créoles », les étudier,
les connaître, les prolonger par appropriation c’est aussi
leur donner d’exister aux yeux d’un monde qui n’a
jamais voulu reconnaître l’ampleur et les conséquences
encore quotidiennes, de cette traite négrière transatlantique.
Et leur donner d’exister, c’est se battre pour faire accepter
que ces bateaux négriers deviennent patrimoine de l’humanité.
Gordon Parks est l’un des réalisateurs qui a brisé
le silence d’Hollywood sur les réalités de l’esclavage
aux USA. Il a mis en images la célèbre autobiographie
de Solomon Northup, un musicien noir américain qui fut enlevé
et subit l’esclavage pendant 12 ans avant que sa famille ne le
retrouve. Il s’est attaché à montrer les différentes
étapes de la vie ce cet homme, qui fut tout d’abord libre
dans le Nord, puis esclave dans le Sud, et de nouveau libre dans le
Nord. C’est l’un des premiers films hollywoodien à
montrer l’esclavage de façon honnête, et surtout
à montrer une famille noire libre et heureuse.
Enfin, « Sankofa », d’Haile Gerima, est un autre film
très poétique, tout comme celui de Guy Deslauriers. Haile
Gerima est né en Ethiopie mais a été élevé
et a étudié aux Etats-Unis. Son film, sorti en 1993, est
aujourd’hui devenu un film culte au sein de la communauté
noire américaine. C’est une réécriture intéressante
de l’histoire de l’esclavage africain. Alors que les présentations
hollywoodiennes privilégient l’aliénation corporelle
et spirituelle des esclaves, les rendant témoins passifs d’un
système inhumain, Sankofa en fait les acteurs contradictoires
et dynamiques d’une lutte de libération.
Ces
réalisateurs sont des pionniers, mais il reste encore un long
chemin à parcourir afin de continuer à briser le silence
qui plane sur l’esclavage, et surtout à donner une image
honnête des Noirs, à leur rendre leur dignité.
Résumé
et traduction : Christine Avignon
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Dr.
Hal Weaver, W.E.B. Du Bois Institute for African and African American
Research, Harvard University, and The BlackFilm Project, Boston.
Contact : weaverhal@yahoo.com
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