![]() Gavin Hood « Mon nom est Tsotsi » vient de recevoir l’Oscar du meilleur film étranger, que cela représente-t-il à vos yeux ? Tu sais, quand on a commencé à faire le film on était bien loin de toutes ces préoccupations. Je voulais avant tout faire un film qui aurait le cœur et l’âme de l’Afrique du Sud, utilisant des acteurs et un parler Sud Africains, la plupart du temps nous voyons des films qui parlent de notre histoire avec des acteurs américains. Le plus souvent le public ne se reconnaît pas, pour toute une série de raisons. Les accents d’abord ne sonnent pas authentiques à nos oreilles, on ne sent pas qu’il s’agit de nous. Du coup quand on s’est mis à faire le film notre grande ambition était de lui donner le caractère de chez nous, mais l’Oscar est bien sûr un énorme bonus ! En dehors de toute autre considération, cela aide d’avoir une telle récompense, surtout quand il n’y a pas de grandes stars parmi ton casting. Soyons un peu honnêtes sur les difficultés qu’il y a à faire la promotion d’un film, à le vendre, à le faire projeter dans les salles de cinéma, surtout un film comme celui-ci. Pour être réaliste, je dirais que cette récompense et ce genre de récompenses en général, palie à l’absence de Tom Cruise dans votre film !!! C’était un fantastique soulagement, enfin nous savions que le film avait de vraies perspectives d’être vu d’un grand nombre de spectateurs, en particulier en dehors de notre public Sud Africain, c’était l’aspect le plus excitant de cette récompense. L’année précédente d’ailleurs, un autre film, « Yesterday », avait été nominé sans remporter le prix, mais c’est encourageant de voir que le cinéma Sud Africain commence à être de plus en plus reconnu à l’étranger. C’est très motivant, tu sais quand je suis rentré à la maison et que j’ai vu tous ces jeunes réalisateurs ; la nouvelle leur avait fait quelque chose « Whaou, c’est donc possible », tu vois, c’est un sentiment très positif et qui devrait aider notre industrie à mieux se développer. Le cinéma Sud Africain était toujours d’emblée considéré comme en retrait, démuni, sans expérience suffisante, et toutes sortes d’autres excuses… Ce que nous avons fait avec Tsotsi, c’est montrer que notre cinéma peut atteindre les standards de qualité internationale et la reconnaissance, à condition de travailler très dur, notamment sur le jeu des acteurs. Je suis très fier des performances de jeu dans ce film. Je pense que Presley est un jeune homme extraordinaire. Dans combien de pays « Tsotsi » va-t-il être distribué ? Oh ! Attends, je ne sais même pas précisément… Il est déjà sorti en Afrique du Sud bien sûr, en février avant les Oscars. Aux Etats-Unis, Allemagne, Italie, France, Angleterre, Suède, Norvège… Le Japon vient de l’acheter, la Chine aussi à ma grande surprise… Bon, tu sais, je ne sais pas vraiment, mais je dirais au moins quinze ou vingt. Plutôt pas mal et tout autour du monde en tous cas. Sera-t-il distribué dans d’autres pays Africains ? Oui, il l’a déjà été au Botswana, mais en dehors de ça je ne suis pas très sûr. J’espère vraiment, bien sûr, mais je ne sais pas. Ce qui se passe en Afrique c’est qu’avec le piratage, les films circulent vite sur l’ensemble du continent en DVD ; au moins les gens le voient ! Tu sais cette question du piratage est un vrai souci car il est essentiel pour développer l(industrie que les gens qui nous font confiance récupèrent leur mise de départ si nous voulons faire durer ces relations. Nos investisseurs, moitié Sud Africains et moitié Anglais, étaient des gens qui se sentaient impliqués dans l’aventure de « Tsotsi ». Ils ne cherchent pas à s’enrichir grâce au projet, mais il est évident qu’ils ne pourraient pas se permettre de poursuivre leur démarche de soutien s’ils ne récupéraient jamais les sommes engagées. Et le problème, c’est bien que les pirates, eux, n’investissent pas dans les films à venir, ils mettent l’argent dans leur poche. Mes sentiments sur cette question sont donc très partagés, car d’une part je suis heureux que le plus grand nombre de spectateurs puissent voir le film, mais d’un autre côté cela ralentit le développement de notre industrie cinématographique locale. On verra comment les choses se passent, j’espère qu’il sera vu à travers l’Afrique, je crois qu’il sera distribué dans d’autres pays, on verra bien. C’est tellement dur de distribuer des films en Afrique, il sortira sans doute en DVD pirate et puis voilà ! Comment, selon vous, l’industrie Africaine du Cinéma pourrait-elle se développer et devenir plus puissante ? Encore une fois, je crois vraiment que le question du piratage est cruciale. Qu’on le veuille ou non, le cinéma est une forme d’art très coûteuse, surtout pour des budgets Africains. C’est de plus une forme d’art pour laquelle le consommateur final n’est pas sollicité en fonction du coût de revient de l’œuvre. Le spectateur, quand il se rend au cinéma, paie le même prix pour voir un film qui a coûté un million de dollars qu’un film qui en a coûté cent cinquante millions. Ce n’est pas comme acheter une voiture, que tu vas payer plus ou moins cher selon ses caractéristiques. Du coup un film à un million est en concurrence directe avec les film à cent cinquante millions. Cela veut dire, d’une part, que les petites productions sont obligées d’être innovantes, de bien raconter de bonnes histoires, en trouvant des angles originaux qui les distinguent des super productions. Mais d’autre part, si tu as vraiment un trop petit budget, c’est difficile de trouver les éléments de production pour rester dans la course. Et il ne faut pas oublier que même un film bon marché coûte cher ! Pour l’Afrique du Sud en tous cas, nous avons un public en salles de plus en plus large (et Tsotsi a contribué à augmenter la fréquentation du public local) et de plus en plus sensible aux dangers liés au piratage à grande échelle. C’est capital, si les investisseurs sont confiants sur leurs probabilités de récupérer leur mise, ils seront nombreux à se lancer, il y a des tas d’investisseurs potentiels qui souhaiteraient participer à l’aventure du cinéma en Afrique du Sud. Il n’est pas question de rechercher le plus grand profit, mais d’essayer d’être viables économiquement, de pouvoir réinvestir. Je crois que le futur est plutôt encourageant de ce point de vue, notamment grâce à l’émergence d’une classe moyenne noire suffisamment aisée pour s’offrir les séances de cinéma. Je tiens à rester confiant. Pourquoi est-il important pour l’Afrique de produire et de diffuser son propre cinéma à l’étranger ? Je crois que se voir représenté à l’image et projeté sur un écran est une chose importante aujourd’hui dans le processus de construction identitaire. Cela véhicule un sens de la dignité, de l’égalité. C’est même une des raisons qui m’ont poussé à devenir réalisateur. Je me rappelle que, jeune, je n’avais jamais vu un seul film sur mon pays, à moi. Il n’y avait même pas de télévision en Afrique du Sud jusqu’en 1976. La seule chose qu’on voyait, c’étaient des films. On avait l’habitude d’aller à des fêtes d’anniversaire et c’était toujours un événement quand on arrivait à avoir un projecteur 16mm. On étendait un drap sur le mur et on regardait, en général, des films américains, parfois anglais, mais jamais Sud Africains, vu qu’il n’y en avait pas. Quand j’avais environ 10 ans, je suis allé au cinéma comme je le faisais parfois, mais cette fois j’ai vu un film Sud Africain. Il s’appelait E’Lollipop. Et je suis resté sous le choc. Pour la première fois, j’entendais des accents qui étaient ceux que je connaissais, je voyais des histoires et des dilemmes qui étaient les nôtres : c’était l’histoire d’un garçon blanc et d’un garçon noir qui avaient grandi ensemble comme moi et le fils de notre gouvernante Zulu, et quand ils atteignaient un certain âge, ils se retrouvaient séparés. C’était mon histoire, et celle de beaucoup d’entre nous. J’ai eu un choc politique, mais aussi un choc cinématographique ce jour là. Je me souviens avoir pensé : « Whaou, les films ne parlent pas que des gens qui vivent sur les autres continents ». Je sais que ça paraît étrange, mais je croyais honnêtement q’un film c’était quelque chose que faisaient les gens outre mer. Je n’avais pas d’exemple jusqu’alors. Soudain je me suis mis à envisager cet art comme un moyen d’explorer notre propre identité. Je sais que c’est à ce moment que j’ai décidé de devenir réalisateur. Ça paraissait impossible. Il n’y avait d’ailleurs tout simplement pas où étudier. Alors j’ai étudié l’économie et le droit, tout en poursuivant à travailler le théâtre. Ce n’est que vers 29 ans que j’ai réussi à partir étudier l’art de l’écriture cinématographique aux Etats Unis. Je n’en démordais pas, c’était une question d’échelle. Quand tu travailles en théâtre, tu t’adresse à une petite audience, mais un film, s’il est bien fait et qu’il touche les gens, c’est un media de grande envergure. C’est donc le pouvoir de ce petit film qui m’a convaincu, et je pense que Tsotsi aujourd’hui épouse cette même posture pour les générations actuelles de réalisateurs. Il les inspire pour raconter leurs propres histoires. Il leur rappelle qu’il ne faut pas avoir honte de ce que l’on est. ![]() L’Histoire de Tsotsi a été écrite dans les années 50. La réalité Sud Africaine de l’époque était très différente alors. Qu’incarne ce personnage dans la société Sud Africaine contemporaine ? Pourquoi vous a-t-il paru pertinent de la remettre au goût du jour ? Pour moi, la question centrale du film est celle du découpage social en classes. Aujourd’hui la pauvreté existe toujours est demeure un fléau majeur. Quand j’ai commencé à écrire l’adaptation, je travaillais sur une remise dans le contexte de l’époque du roman. Mais quelque chose n’arrêtait pas de me dire « Mais, cette histoire se passe encore tous les jours aujourd’hui ». L’histoire de ce jeune homme, orphelin, essayant de trouver sa voie. Originellement, la mère de Tsotsi était séparée de lui par la brigade de sécurité policière. Le père quant à lui avait quitté le foyer pour rejoindre la branche armée de l’ANC. Ce jeune enfant privé de mère était effrayé par son père lorsqu’il rentrait à la maison ; c’était un homme dur et colérique. La séquence du film où le père s’en prend au chien et le frappe devant son fils terrorisé existait déjà dans le version originale. Je n’en ai que légèrement modifié les explications. Aujourd’hui il y toujours quantité d’enfants qui se retrouvent orphelins. Ce n’est plus directement à cause de l’Apartheid, même si les conséquences en sont toujours sensibles ; elles sont matérialisées dans le film par ces paysages de townships qui s’étendent à perte de vue. Ici c’est un autre fléau qui a volé ses parents à Tsotsi, le virus VIH/SIDA, qui n’a pas été bien traité initialement en Afrique du Sud. Il m’est apparu que ce qui était vraiment riche dans l’histoire de Tsotsi, c’est qu’elle est finalement éternelle et universelle. J’aime le fait que ce simple jeune homme, à travers une série de rencontres improbables : un bébé de trois mois, un homme en chaise roulante, une mère nourricière, des amis alcooliques et une figure du père réincarné, va prendre conscience de sa propre existence. La suite de l’histoire, ce qui lui arrive en prison et après la prison, c’est un autre film. Tu peux placer l’action à Shanghai, Moscou, Paris, Mexico… C’est le sentiment que Presley (interprète de Tsotsi) et moi avons eu, nous sentions que nous étions en train de raconter une légende, un épisode mythologique classique. Ce que nous avons aimé, c’est aussi de le rendre très spécifique, en termes de couleurs, de textures, de décors, de musique ; il dégage une atmosphère très spécifique de l’Afrique du Sud. Nous avons pris beaucoup de plaisir à travailler autour du contraste spécifique / universel. Vous n’abordez que de manière indirecte dans votre film la question des relations inter raciales. Croyez vous que l’Afrique du Sud aujourd’hui aspire à écrire d’autres pages de son histoire et se détacher du spectre de son passé d’Apartheid ? C’est une très bonne et une difficile question. Tout le monde s’attend tellement à ce que tout en Afrique du Sud soit lié à des questions de race, alors que c n’est pas le cas. De même qu’à Paris, tout n’a pas à voir avec la question raciale ; et pourtant beaucoup a à voir ! En fait la plus grosse ligne de démarcation est celle de classe. Richesse ou pauvreté, souvent les deux questions sont liées, mais souvent non. A vrai dire, de plus en plus souvent, en Afrique du Sud, elles ne le sont pas. Le vrai fossé se trouve entre ceux qui ont et ceux qui n’ont rien. Si, en voulant aborder cette question, tu restes trop dans la distinction raciale, tu en fais le centre du problème, et c’est dangereux. C’est vrai qu’il y a une relation entre les deux, l’une de ces questions est une partie de l’autre, mais c’est trop facile d’occulter la question des classes. C’est vite fait de se dire que la seule question est celle de la couleur de peau ; c’est entièrement faux. Le SIDA ne se préoccupe pas de ta couleur de peau, l’avidité et la corruption n’ont rien à voir avec la race. « Tsotsi » n’est ni sur une race ni sur une autre, c’est un film qui parle de gens, qui transcende cette question. Je sais que cela paraît très étrange de s’exprimer ainsi. Les gens ne cessent de me demander « pourquoi as-tu fait un film noir ? ». Est-ce ce que j’ai fait ? Je ne crois pas. Presley et moi, quand nous avons travaillé ensemble, n’avons jamais pensé en ces termes. Je me soucias seulement des sentiments de ce jeune homme. Je me fiche qu’il soit un Sud Africain noir ou un Moscovite blanc. C’est si facile de tout analyser en termes de race et de passer à côté des questions humaines qui transcendent les races. Mais c’est aussi un propos difficile à tenir car je ne veux pas dénier cette question sociale… C’est vraiment un questionnement très difficile ! ![]() Dans le film, Boston pose la question de la décence, mais personne ne semble comprendre de quoi il parle. Que dit le film de l’indécence d’un système ? Croyez-vous que la décence soit devenue une valeur désuète ? Cette question, me renvoie à des commentaires qui m’ont été faits, disant que je ne traitais pas de la question de l’Apartheid dans le film. Comment aurais-je pu ne pas en traiter, il est partout, dans chaque image, matérialisé de lui-même. C’est son lourd héritage que le film nos met sous les yeux, et qui compose cet aspect spécifique de la société Sud Africaine. Mais je voulais le faire glisser d’un niveau théorique, d’analyse et de réflexion, à un rapport plus organique de compassion, de terreur. Ces spectres effrayants aux yeux de la classe moyenne ne sont rien d’autres que des gamins qui ont perdu leurs parents. J’ai travaillé dans le township pendant trois ans en sortant de l’école de cinéma ; je réalisais des fictions pédagogiques sur le VIH alors que le gouvernement à cette époque en était au stade du déni pur et simple. C’était très frustrant car il s’agit de gosses comme toi et moi, c’est ça qu’on oublie. Les discours ont vite tendance à devenir très intellectuels, distants et même condescendants, à la limite du mépris. Cette réalité sociale, j’ai le sentiment de l’avoir montré, d’en avoir fait le théâtre de mon histoire. Je ne veux pas prêcher, vous connaissez la situation aussi bien que moi. Personne n’est pas au courant de cet héritage. Je voulais montrer un autre visage, bien plus humain. Rappeler que ces gosses qui vivent dans cet héritage, avec des problématiques sociales qui viennent s’y greffer, sont des enfants ordinaires. Ils auraient pu être vous si la donne avait été différente. Aucun d’entre nous ne choisit où il naît, qui sont nos parents, quel est notre sexe, notre race, notre langage, notre religion. Il y tant que l’on ne choisit pas. Et en même temps, à l’intérieur de cette absence de choix, il nous reste à faire certains choix essentiels en tant qu’individus. C’est ce qui m’a fasciné dans le personnage de Tsotsi. Il est une victime du système, et en même temps il a le pouvoir de laisser sa situation empirer ou d’aller vers un mieux même relatif. C’est un choix dont dispose chacun d’entre nous dans sa manière de guider sa vie. Je crois que c’est surtout là que repose la question de la décence. Quelle que soit ta position sociale, tu traverseras la peine, la douleur, les difficultés, même si elles ne sont pas les mêmes pour tous. La vraie question se pose alors, quelle option vais-je choisir pour moi ? Je voulais donc faire de Tsotsi un personnage très humain. De ce point de vue, la plus grande satisfaction que je retire c’est quand quelqu’un voit l film et me dit : « la première demi heure je ne pouvais pas supporter ce personnage, je ne l’aimais pas, il était horrible, je ne le comprenais pas ; mais à la fin j’ai pensé que l’aurais pu être lui, que ça pouvait être ma vie ». Et c’est exactement ce qu’on cherchait à faire avec le film. Il s’agit de nous re-connecter, en tant qu’humains. D’un point de vue général, quel est le maître mot de votre approche du travail cinématographique ? Je recherche toujours ce que nous avons en commun dans le cœur. La clé pour moi, c’est que, en tant qu’êtres humains, sur le plan émotionnel, nous sommes tous très similaires. Nous différons de par nos cultures, religions, des choses extérieures, acquises. Aucun des éléments de divergence ne fait partie de notre être à la naissance. Ils sont une garde robe, des accessoires que nous revêtons, et qui nous aident à croire que nous sommes différents. Les grandes histoires, à travers le monde, nous relient car elles effacent ces détails extérieurs et nous touchent au cœur même de l’émotion humaine. Ce que je recherche toujours, c’est une appropriation universelle : si ma mère est malade, ce sera exactement aussi douloureux pour moi que pour toi si ta mère est malade, pour un Sénégalais si c’est la sienne ou encore pour un enfant de Soweto. Il est important de se concentrer sur ces préoccupations universelles et d’éliminer les voiles qui nous divisent. Là seulement il existe une chance de se retrouver en connexion avec le genre humain. Quand, en revanche, l’accent est porté sur l’accessoire, sur l’extérieur : religion, sexe, statut… le conflit est permanent. En tant que réalisateur, je recherche l’émotion humaine fondamentale, universelle, c’est le standard que je recherche. Propos recueillis par Sophie Perrin (Clap Noir) |
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