MON NOM EST TSOTSI
Critique du film

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Des ruelles du Township aux faubourgs de la nouvelle classe noire aisée de Johannesburg, Tsotsi traîne avec lui un passé refoulé de violences et d’humiliations. Ayant choisi d’occulter sa vie d’enfant, le très jeune homme répond désormais au nom de sa nouvelle activité : « voyou ».
Entouré de trois acolytes qui s’accrochent à sa force de caractère comme à la dernière branche avant la chute, il vit de petits coups sans se préoccuper du lendemain. Dans un environnement qui distille son hostilité sans retenue, être fort se résume pour certains à infliger plus de violence qu’on en subit soi-même. Ainsi Tsotsi, Boucher, Boston et Gorille ne reculent devant rien pour un peu d’argent facile, pour quelques rands à dissoudre dans l’alcool des tripots du ghetto. Leur vie s’organise autour de cette routine morbide et sans espoir, jusqu’au coup de trop qui va faire éclater la cohésion par dépit qui unissait le groupe. Livrés à eux-mêmes, laissés face à leurs réalités respectives, ils vont continuer leur route vers des destins divergents. Pour Tsotsi, l’heure est venue de la confrontation à lui-même et de la rédemption. Au moment où il s’y attend le moins, alors qu’il n’a plus rien à perdre, ce sont l’amour, la douceur et la vie qui le rattrapent comme pour racheter son enfance endeuillée de misère sociale et affective. L’histoire de Tsotsi est celle d’une renaissance.

A travers ce scénario classique, mettant en avant les éléments du contexte qui l’enracinent dans la société Sud Africaine contemporaine, ce sont des thèmes absolument universels qu’explore « Mon nom est Tsotsi » : violence et rédemption, confort et misère, cruauté et douceur, mort et vie. La rencontre de Tsotsi avec ce bébé anonyme, cette page blanche prête à recevoir les fondations de son histoire à venir, c’est la renaissance à la vie pour un jeune homme emmuré jusqu’alors dans un caveau de solitude. La vie brute, la vie dont la fragilité s’impose, triomphant sur la colère, le renoncement et le dégoût de soi et de tout. A la manière des épisodes bibliques, le petit David est envoyé des dieux pour redonner la foi, pour ramener la lumière dans les yeux d’un homme égaré. Ramener l’amour aussi, et la douceur d’une femme, d’une mère esseulée, incarnant sens du sacrifice, grandeur d’âme et intégrité face à l’adversité. Les dialogues du couple sont minimalistes, empreints d’une fragilité et d’une sincérité qui s’entrechoquent, sans cesse à la limite de la cassure. L’enfant est une clé de voûte, autour de laquelle se construit un édifice affectif qui dénote avec la vie en débris du ghetto.

La violence du contexte social qu’a mise en exergue Gavin Hood par sa réalisation serrée, oppressante, riche en plans longs et rapprochés, parvient à entraîner le spectateur au long du film dans un sentiment d’urgence étourdissant : urgence sanitaire, urgence sociale, urgence affective… Le film transcende de ce fait le simple contexte Sud Africain pour renvoyer à l’Humain, à l’universel. L’industrie cinématographique Sud Africaine, en pointe de son continent, nous avait plutôt habitué à traiter des relations interraciales. Ici la question est éludée ; seul rappel de la répartition inégale des pouvoirs, l’officier de police blanc à la tête de son équipe entièrement composée de noirs reste une allusion discrète. La ligne de démarcation nette qui sépare les deux mondes en présence dans le film est d’ordre social. La société Sud Africaine moderne de Hood est une vision modélisée du monde globalisé et capitaliste. Dans une société où l’on n’est rien si on ne possède rien, où la mixité sociale tient de l’exception, où la ségrégation prend des formes de moins en moins visibles mais toujours aussi implacables, il arrive que la survie exige des entorses douloureuses à la dignité. Comme dans le film se pose alors la question de la décence : celle de l’homme face à son destin, et celle du système face aux injustices qu’il génère et entretient. Ainsi, Tsotsi et les siens sont l’illustration des « classes dangereuses » stigmatisées, mises au ban du monde qui s’autoproclame civilisé : désocialisé et hyper sécuritaire.



Le combat de Tsotsi au long du film est celui d’un homme aux prises avec l’acharnement du destin. Alors qu’il avait déjà renoncé, la Vie le prenant de court s’impose à lui de nouveau en le mettant face à sa propre humanité : un talon d’Achille refoulé au plus profond comme un handicap dangereux. C’est la déshumanisation croissante de la culture libérale et ses conséquences désastreuses évidentes pour une part considérable de l’humanité, où qu’elle se trouve, qui est clouée au pilori du film de Hood. Une victoire de l’avoir sur l’être qui peut priver l’individu de son libre-arbitre.

La force du film de Hood réside dans sa grande maîtrise des contrastes. Il alterne continuellement des gros plans et des plans très larges, joue de la richesse de la profondeur de champ, célèbre la vie dans un décor où la mort rôde, fait émerger la beauté de la misère et l’amour de la violence. Le spectateur est maintenu au plus près des personnages grâce à un montage énergique, un jeu d’acteur impressionnant de justesse, un traitement résolument réaliste, des décors et un langage authentiques. Ils sont autant d’éléments de dynamisme, de rythme, qui agissent en contrepoint du climat d’oppression pesant sur le township. Touche finale du réalisateur, en clin d’œil à une culture de la survie qui est spontanément née du contexte social dans le ghetto, la bande originale du film est composée de Kwaito, une musique contemporaine aux sonorités rap construite d’emprunts on ne peut plus hétéroclites pour répondre au besoin d’expression des jeunes générations de Johannesburg. Un bel hommage à la créativité qui s’exprime et résonne comme un cri lancé depuis les tréfonds de l’échelle sociale.

Sophie Perrin (Clap Noir)


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