"On dit quoi !"
Les oiseaux du ciel

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© Toma Baqueni

L’histoire

Ils sont deux amis. Tous deux ont la gouaille, la verve et la niaque des jeunes grandis dans la banlieue d’Abidjan. L’un est fiancé à la sœur de l’autre, ils sont presque comme des frères. Ensemble, ils partent à la conquête du vieux monde, l’Europe. Le film commence lorsqu’ils arrivent en Espagne. Puis, c’est l’Angleterre, la France. Et toujours la même galère : la survie, la vie dans des lieux pourris, les boulots au noir, la connivence forcée avec les mafias africaines, l’escroquerie, les plans « gauche-droite ».
Tous deux sont mus par un immense espoir.  Pour Otho (Djédié Apali), le rêve de faire fortune en France tourne court. Il est rapatrié en Côte d’Ivoire et doit accepter cette humiliation devant les siens. Il vit désormais de petits jobs, laisse monter son amertume, restant incompris de tous ceux qui, en Afrique, restent persuadés que l’Europe est un eldorado.
Pour Shad (James Frazer), toujours les plans « gauche-droite ». Plus malin ou plus chanceux, il rencontre une Française qui propose de l’épouser pour qu’il obtienne des papiers. Il entre dans une famille française, en découvre les ambivalences. Le mariage n’aura jamais lieu. Pour pouvoir rentrer au pays et épouser son amoureuse, la sœur de son ami, il cède à la facilité. Le vol de voiture lui permet de rentrer au pays la tête haute.
Là, sa réussite épate tout le monde, entretenant le mythe. L’un de ses « petits frères », galvanisé par ses récits et son exemple, tente tout seul l’aventure de s’embarquer dans un bateau de clandestins…
Le mariage a lieu en grande pompe. Seul, son ami Otho n’est pas dupe, mais il n’est pas convié à la fête. Amers et tous deux déçus de leur voyage en Europe, ce secret qu’ils partagent, les deux amis se heurtent violemment…

Notes

Alors, on dit quoi ? Comme disent les Ivoiriens. Eliane de La Tour avait magnifiquement filmé la jeunesse des rues d’Abidjan dans son premier long métrage de fiction, « Bronx Barbès » (2000). Ici, elle reprend des personnages qui pourraient être ceux qu’elle avait filmés, quelques années plus tard.
Venue du documentaire, Eliane de La Tour a beaucoup filmé en Afrique. Ethnologue française, cette disciple de Jean Rouch nous avait déjà séduits avec son très beau documentaire « Contes et Comptes de la Cour » (1993) dans lequel elle décrivait la vie des femmes d’un harem cloîtrées d’un harem au Niger. La thématique de l’enferment l’a menée à «Si bleu, si calme » (1996), filmé dans l’intimité avec des hommes en prison. Dans ce nouveau film, la cinéaste nous fait partager sa fascination pour les voyous, mauvais garçons et cavaleurs. Elle donne à ses personnages un charme, un humour, une tendresse qu’elle contemple avec un regard complice, presque amoureux.
La finesse et la justesse de son observation de documentariste, Eliane de La Tour sait l’utiliser dans cette fiction pour restituer la gouaille des titis d’Abidjan, dont l’humour est à la fois féroce, infatigable et extrêmement inventif. Les personnages de ce film parlent une langue chamarrée et vivante, pleine de pépite et de trouvailles. On rit beaucoup, avec eux. 
La réalisatrice parvient également, comme l’avait fait avec « Mon nom est Tsotsi » de Gavin Hood récemment, comme ont su le faire les grands cinéastes américains, à commencer par le Scorsese de « Mean Streets » à rendre attachant des personnages complexes, qui galèrent, qui surfent sur les plans « gauche-droite ». La rue. Et de la rue d’Abidjan à la rue de Paris, le pas est finalement vite franchi. On découvre les squats, les descentes de flics, les personnages cyniques, sympathiques au premier abord, cruels en réalité, qui peuplent les mondes interlopes… et un peu moins interlopes, quand on voit le frère de la jeune Française faire appel à des casseurs pour liquider un personnage qui le dérange. Surtout pas un Noir dans la famille. Les relations familiales en Afrique sont également dépeintes dans leur complexité : une mère qui ne veut voire que la réussite, une belle-sœur persifleuse…
Le scénario parvient à nous entraîner dans le voyage de ces deux amis. Au milieu du récit, on s’intéresse de plus en plus à l’histoire de la Française, (joliment interprétée par Marie-Josée Croze) qui noue une relation homosexuelle avec une Africaine (Sara Martins). On perd donc pendant un moment les enjeux des personnages principaux, qui se resserrent heureusement à la fin du film, lorsque les deux amis se retrouvent et se confrontent, à Abidjan.

Fallait-il parler du nouveau film d’Eliane de La Tour dans Clap Noir, un site dédié au cinéma africain ? Autrement dit, « Les oiseaux du ciel » est-il un film africain ? La réalisatrice est française, Blanche. Mais on peut dire qu’elle est Africaine d’adoption. Elle passe beaucoup de temps avec les personnages dont elle raconte ensuite la vie, dans le prolongement de sa posture d’ethnologue, sa vocation première. Faut-il être Ivoirienne pour raconter la vie d’un Ivoirien ? Faut-il être Noir et Africain pour faire du cinéma africain ? Toutes ces frontières sont perméables. Le film ne raconte-t-il pas comment des Africains tentent de bousculer les frontières européennes.
Ainsi, la boucle « ethnologique » se boucle-t-elle. Eliane de La Tour filme maintenant en France, mais c’est l’Afrique en France qu’elle nous décrit, comme l’ont fait Jean Odoutan ou Moussa Touré, entre autres.  C’est bien dans le passage des frontières, quelles qu’elles soient, que se situe la créativité. Eliane de La Tour importe son savoir faire d’ethnologue dans le cinéma de fiction, elle en garde les questionnements, elle continue à observer au microscope la société. Elle pose son regard de Blanche sur des personnages Noirs : à aucun moment, le spectateur ne ressent de condescendance ou de paternalisme. La réalisatrice a su s’imposer comme un individu, son regard lui est particulier. Elle pose également un regard attachant sur le personnage de la Française, ce qui la plonge de plain pied dans la complexité d’une fiction où la couleur de la peau n’a plus d’importance. C’est du destin de personnages qu’il s’agit, tout simplement. Ainsi, avec ce film, Eliane de La Tour impose son talent de cinéaste de fiction.

Caroline Pochon (Clap Noir)


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