Billet d’humeur
Montrer l’absurdité des choses, tout simplement !

_______________________



 

On avait découvert le cinéma d’Abderrahmane Sissako avec La vie sur terre, en 2000, qui en avait enchanté beaucoup par ce mélange d’humour, d’ironie, ce vrai et précieux REGARD porté par un Africain revenant d’exil sur les villageois avec qui il avait grandi.  Le cinéma du Mauritanien s’était radicalisé en 2003 ( ?) avec En attendant le bonheur (Heremakono), qui contait l’immobilité, l’attente, l’impossible échange, l’impossible évolution d’une Afrique vue toujours par celui qui revient au pays et ne le comprend plus.

Aujourd’hui, en 2006, Abderrahmane Sissako a voulu gravir encore un échelon : et dans son approche, et dans son propos. C’est un film abstrait. L’ironie tendre a fait place au théâtre de l’absurde. Il n’y a plus de tendresse, d’empathie possible avec les personnages, qui sont tous comme des marionnettes, qui passent, repassent. L’isolement du témoin, peut-être inspiré par l’expérience du réalisateur lui-même dans les films précédents, fait maintenant place à une cacophonie, que plus aucun regard ne vient soutenir ou décrypter. Le film montre, sans préambule ni explication, une succession de témoins venus témoigner en faveur des malheurs de l’Afrique. On les écoute distraitement car l’œil vagabonde, s’ennuie. On suit une jolie femme traverser la cour où a lieu le procès pour aller se laver, on voit des matrones teindre le linge, un journaliste effacer sa bande par mégarde, des adolescents somnoler en écoutant ce procès improbable et étonnamment peu empathique. Il n’y a plus qu’un kaléidoscope de vie délibérément vidé de toute narration : aucun personnage n’émerge, aucune histoire ne fait sens, aucune progression dramatique ne semble avoir lieu. On est dans la contemplation immédiate, mettant au même plan le trivial et le sérieux. Un témoin s’enflamme à la barre, un gamin vient se glisser entre ses jambes. On ne sait plus sur quoi concentrer son attention : c’est peut-être l’effet recherché par le cinéaste. Montrer l’absurdité des choses, tout simplement.

Le plaidoyer, forcément vibrant et polyphonique, pour l’Afrique est quant à lui fait en bonne et due forme. Mais étrangement, la mise en scène a vite fait d’en saper les principes de manière assez étonnante. D’un côté, aucun chapitre n’a été oublié : l’ajustement structurel imposé par le FMI et la Banque mondiale (on apprendra pas lors de ce film de quoi il s’agit exactement), le problème de la culture du coton (le problème est ici aussi survolé), de la vente d’armes, du sida et du manque de soins, de la corruption des élites africaines et jusqu’à la dernière tirade dénonçant avec véhémence le capitalisme mondial et les méfaits de la mondialisation. Certains témoins, comme la femme politique dans la vie réelle Aminata Traoré, s’expriment avec force et conviction. D’autres nous donnent finalement le sentiment de ne faire que parler et parler. Ce sentiment est renforcé par une mise en scène qui s’échappe et vagabonde toujours loin du discours, observant les menus gestes de la vie, le gardien qui s’endort, l’enfant qui prend son bain etc.



Mais à qui s’adresse le procès ? Les choses ne sont pas posées : on est dans une cour. Mais ce n’est pas une cour de justice. C’est la cour d’une maison où la vie continue. Les protagonistes n’ont pas été présentés. On ne sait pas qui est le juge, quelle autorité il représente. Les avocats sont en robe mais on ne sait guère qui ils défendent, au nom de quoi. L’accusé n’est pas là et n’a même pas le droit à sa défense. Et pour cause, il s’agit du procès du FMI et de la Banque Mondiale. Deux Blancs sont convoqués : l’un a un rôle de modérateur, ce qui peut surprendre dans une justice qui semblait se vouloir Africaine. L’autre Blanc est celui qui fait le procès de la mondialisation. Bien ! La mise en image met tous ces témoins, que l’on n’ose à peine appeler des protagonistes, sur un même plan. On n’est pas vraiment pour ou contre tel ou tel. Il n’y a pas véritable parti pris ou de véritable affrontement. Cela manque pour retenir l’attention et créer de la tension. On aurait aimé entendre Paul Wolkowitz, directeur de la Banque Mondiale, cité plusieurs fois par les témoins, ou pourquoi pas, un acteur l’incarnant, répondre aux attaques portées contre lui. C’est un parangon de procès qui se discrédite de lui-même. On retombe dans un afro pessimisme bavard, ce qui est probablement exactement le contraire que ce réalisateur, qui nous avait habitué à beaucoup de finesse et d’humour, avait probablement l’intention de nous donner à voir.
Donner à voir à qui ? C’est un film radical, difficile, abstrait, qui ne fait aucune concession avec le récit. En outre, ceux qui connaissent l’Afrique connaissent les thèmes qui sont disputés à la barre : on n’apprend rien de nouveau. Le public africain n’est pas semble-t-il destinataire d’un tel film. On ressort donc de cette séance avec ce même sentiment d’impuissance et de vacuité que dans les films précédents, en ayant gravi un échelon en plus. Jusqu’où ira Abderrahmane Sissako ? Le prochain film sera peut-être une installation !  bamako était le seul film africain sélectionné à Cannes cette année (hors compétition). Espérons que le cinéma africain puisse aussi continuer à divertir et raconter des histoires, tout simplement.

Caroline Pochon
Clap Noir


Réagir à cet article en écrivant à son auteur.

www.clapnoir.org




Haut de la page

© Clap Noir / 2006