Des nouvelles d’Amiens 2006
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Dans le froid de la Picardie, à une heure de Paris en TGV depuis la gare du Nord, les cinq continents nous font découvrir leurs cinéma, et trois mois avant Ouaga, on découvre le cru 2006 du cinéma africain.


Caroline Pochon
(Photo : jm faucillon)

Longs métrages
C’est ainsi que l’on découvre, en compétition,  le très attendu « Daratt » du Tchadien Mahamat-Saleh Haroun. C’est le drame d’un adolescent qui doit venger son père, dont l’assassin lui a été désigné par son grand-père. Atim va se faire embaucher par l’assassin, devenu boulanger, et qui le prend sous son aile, comme s’il était son fils. Atim sera incapable de le tuer. Le film est porté par la musique de Wasis Diop. Tout en économie, pudeur et sensualité, ce film évoque avec une âpreté qui évoque la culture des hommes du désert la thématique de la vengeance, présente dans un pays qui a connu la guerre civile. La relation père-fils, dans un mélange subtil d’amour et de haine, est le véritable sujet du film. Elle fait écho à l’image du père absent que l’on ne voyait pas, justement, dans Abouna, le film précédent de l’un des réalisateurs africains les plus brillants. Attendre sa sortie en salle pour en savoir davantage…

En compétition également, « Les oiseaux du ciel », le film de la Française Eliane de La Tour, dont nous parlerons plus longuement plus tard. Il évoque, avec beaucoup de réalisme et des dialogues savoureux, mélange d’humour et d’amertume, les galères entre Europe et Afrique de deux amis qui immigrent. Selon l’expression de l’Ivoirien Armand Gbaka-Brédé, dit Gauz, qui a collaboré à l’écriture du scénario, il s’agit d’un film totalement africain, même si ce n’est pas un film « d’Africain ». Une distinction qui retient notre attention.

Même problématique pour le très joli « Rêves de poussière », du Français Laurent Salgues, tourné au Burkina avec un casting totalement burkinabé et une équipe technique en grande partie africaine. D’après les confidences du réalisateur, dont c’est le premier film, le film serait sélectionné au Fespaco, mais on ne sait pas encore s’il aura droit de concourir en compétition africaine, n’étant pas africain… Pour son film, le réalisateur a passé beaucoup de temps dans cette mine d’or qui l’a « fasciné » dit-il. Il y a même trouvé sa femme (Fatou Tall-Salgues), qui interprète le rôle féminin dans le film. Ici, à Amiens, le film a reçu un prix spécial du jury. A travers l’histoire de Moctar, magnifiquement interprété par le comédien sénégalais Makena Diop, dont la présence filmique irradie la pellicule, on découvre la vie très dure d’une mine d’or artisanale, au fin fond du désert. Un réalisme social qui tend vers l’onirisme quand le désert réveille les hallucinations, une histoire simple et bien racontée, une réalisation maîtrisée, de beaux personnages : c’est du cinéma.

Vu par quelques happy fews au festival de Cannes cette année, on retrouve ici « L’or des Younga » le western du Burkinabé Boubacar Diallo, interviewé par Clap noir pendant Cannes. Fait avec peu de moyens et sans subventions, tourné en numérique, avec humour, action et plans américains, le film signe, on l’espère, un renouveau du film de genre à la manière africaine.  Distribué avec succès au Burkina, il semble que le film n’ait pas connu jusqu’à présent une carrière européenne. Pas forcément recherchée d’ailleurs par son réalisateur, qui revendique son ancrage africain, et vis-à-vis du public africain. Une approche audacieuse qui a séduit notamment Jean-Pierre Garcia, qui dirige le festival d’Amiens.

Enfin, l’ovni du festival était présenté en film de clôture. Il s’agit de « Africa paradis », de Sylvestre Amoussou, un jeune réalisateur béninois, qui signe ici une comédie satirique audacieuse, pour ne pas dire couillue sur le thème des rapports franco-africains. Les « pauvres immigrés clandestins » sont les Français, Pauline et Olivier qui sollicitent la générosité de leur pays d’accueil. Sylvestre Amoussou, avec un incontestable talent comique, campe un homme politique africain à la fois naïf et idéaliste, qui lutte pour soutenir les sans-papiers de son pays et finit par tomber amoureux de Pauline, sa femme de ménage française... Une intrigue simple, bien ficelée, un récit dynamique et surtout un humour auquel les festivaliers ne se sont pas trompés. Pour cette dernière projection à 22h30, la salle était pleine, les rires fusaient. Le jeune réalisateur et comédien, aussi chaleureux et empathique dans la vie qu’à l’écran, explique qu’il cherche désespérément un distributeur en France et que pour l’instant, il n’a trouvé preneur qu’en Belgique et au Canada. Un bon début, on espère.


Daniel Taye Workou

D’autres films
D’autres films ont retenu notre attention. « Deweneti », le court-métrage de la Franco-Sénégalaise Dyana Gaye, dont Clap Noir a déjà parlé, a raflé plusieurs prix. Ousmane a sept ans, il est mendiant dans les rues de Dakar et il décide d’écrire une lettre au père noël. On avait bien aimé le charme du film et une narration solide et efficace, signée Rémi Mazet, ancien de la Femis. Le public d’Amiens a été touché aussi.
Nous regrettons de ne pas avoir pu voir « L’ultime hommage », du Ghanéen King Ampaw, une comédie qui semble savoureuse sur les mésaventures amoureuses d’un croque-mort… Rendez-vous est pris pour Ouaga. Rendez-vous également pour découvrir le court-métrage primé « Menged », de l’Ethiopien Daniel Taye Workou, fable moderne vécue par un père et son fils, en route vers le marché.
Parmi les 25 films proposés par la sélection Afrique et Diaspora, impossible de tout voir. Retiennent l’attention, du côté des réalisateurs africains, les films suivants : « Beauté grandeur nature », du Béninois Sanvi Panou, que tout le monde connaît pour son inlassable travail en tant que responsable du cinéma Images d’ailleurs. Ici, c’est vers un canon de beauté typiquement africain que la caméra se tourne. Les « nana benz » pèsent entre 80 et 100 kilos et le filme suit les élections des « miss nana benz »… Humour, tendresse et réflexion sur une norme esthétique qui peut faire réfléchir les européens.
Avec un petit météorite de 8 minutes nommé « Quand Sankara », l’Ivoirien Armand Gbaka-Brédé, dit Gauz, évoqué plus haut pour sa collaboration avec Eliane De La Tour, nous plonge, sur une musique de Fela, dans un discours prononcé par le père de la révolution burkinabée à l’ONU en 1984. Dommage que le film avance un peu vite et que l’on ne passe que peu de temps avec les visages qui disent le texte. Car c’est un magnifique texte.


Armand Gbaka-Brédé, dit Gauz

Beaucoup de réalisateurs français ou européens sont, encore cette année, inspirés par l’Afrique. C’est le cas de Laurence Gavron avec « Saudade  à Dakar ». La réalisatrice, qui vit maintenant à Dakar, a filmé dans le quartier capverdien la musique nostalgique et douce de l’exil. Il y a aussi « Sounou Sénégal » de Jean-Pierre Lenoir, un film sur la famille du réalisateur, qui posséda, à l’époque coloniale, un grand hôtel à Dakar. Et encore « Un couple inséparable : la France et l’Afrique sous la cinquième république » de Jean-Michel Djian, une approche historique et documentée.
Enfin, Michel Amarger, que l’on connaissait comme journaliste pour RFI notamment, connaisseur éclairé du cinéma africain, nous fait profiter de son regard de critique pour se mettre à l’écoute de quelques réalisatrices africaines. Cela donne : « Regards de femmes ». La comédienne Naky Sy Savané raconte avec humour et émotion comment, petite fille d’Imam, elle a dû cacher sa vocation de comédienne. Safi Faye, la première cinéaste femme à s’exprimer sur le continent dans les années 70 (« lettre paysanne ») évoque la manière dont le cinéma lui est chevillé au corps mais parle aussi de son attachement à la terre, dont elle est originaire.  Rahmatou Keita, réalisatrice nigérienne (« Al’lessi, une actrice africaine ») évoque les difficultés de son parcours de cinéaste femme, ainsi que l’attachement viscéral aux racines. Réalisé dans le cadre du festival africain d’Apt, le film aurait pu se détacher complètement de cette origine pour aller vers encore davantage d’épure, notamment en n’interviewant que des femmes. Pour autant, Michel Amarger sait prendre le temps d’écouter et de poser les bonnes questions. De tels témoignages font résonner les tambours du cinéma africain dans les nuits froides d’Amiens.

Caroline Pochon
Clap Noir


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