La production numérique peut-elle contribuer
à l’émergence d’une production autonome africaine
avec Boubacar Diallo (Les films du Dromadaire – Burkina Faso)
et Moussa Touré (Les films du Crocodile – Sénégal)
Compte rendu de la table ronde animée par Jean Pierre Garcia
(Festival d’Amiens – France) au Pavillon Cinémas
du Sud – Village International – MIF 2006.
Extraits :
Jean-Pierre Garcia
L’expression d’une culture par le cinéma est difficile
voire impossible dans certains pays pour des raisons diverses parfois
de coût ou de disponibilité de moyens techniques. Une nouvelle
relation à l’image est née depuis l’arrivée
du numérique, c’est un mouvement qui dépasse de
loin le cinéma africain mais il existe quand même une spécificité
continentale. A coté des productions classiques, on trouve essentiellement
deux types de relation au numérique : Une multiplication de petites
productions de courts ou moyens métrages à vocation pédagogique,
pour sensibiliser les populations locales, par exemple sur les grands
thèmes de santé publique avec de petites unités
de production autonomes qui se mettent en place via les ONG et d’autre
part aux quatre coins du continent, les cinéastes s’emparent
eux aussi de l’outil numérique. Le grand ancêtre
c’est bien sûr le Nigeria, mais ce mouvement s’étend
sur tout le continent avec la production de nombreuses fictions à
lier au "cinéma de genre" des westerns, films politiques,
romantiques, policiers ou d‘horreur.
Boubakar Diallo
Il se définit comme un autodidacte, venu de la presse écrite.
Il a en effet crée un journal satyrique il y a plus de quinze
années. Auteur de romans policiers, Boubacar Diallo s’est
d’abord essayé à l’écriture de scénarii
pour comme il dit "sortir des sentiers battus et du cinéma
calebasse" mais peu de réalisateurs étaient réceptifs
à ses textes. Ses longs métrages coûtent en moyenne
40 000 euros. Pour les financer, il travaille avec des annonceurs défendables
(téléphonie mobile, auto/moto, société de
distribution d’eau ou d‘électricité etc) et
cherche des apports institutionnels par exemple auprès du Ministère
de la santé publique en abordant de thèmes importants
pour les populations locales comme les problèmes du coton africain
sur le marché mondial ou les questions liées au Sida sans
alourdir ses scénarii. Les films ont des succès variables
mais il travaille beaucoup avec la presse, l’informant déjà
pendant le tournage et créant ainsi un intérêt du
grand public pour ces films. Selon lui, il existe un potentiel public
dans toute la sous région pour cette nouvelle cinématographie
locale même si aujourd’hui beaucoup d’exploitants
africains refusent encore les films africains par crainte de bouillon
financier.
Moussa Touré
Moussa Touré a une démarche et un parcours différent.
Il est passé par la production en 35 mm avant de choisir la souplesse
de production du numérique. Il travaille en coproduction internationale
et pas uniquement pour le marché local. Il compare aujourd’hui
la production numérique avec l’économie informelle
en Afrique. Quand les produits sont trop chers en Afrique, on cherche
et trouve les voies et moyens pour les obtenir à des prix abordables.
Il compare cette énergie créatrice avec les bouts de ficelles
qui font tenir cent ans au moins, dit-il, certaines voitures fatiguées
importées d’Europe …
Il refuse le canevas classique du cinéaste africain qui attend
les aides. Il pense qu’il faut cesser de tendre la main tout le
temps, il lui semble que le cinéma africain risque d’être
bientôt abandonné. Pour lui, le numérique, ce n’est
que du cinéma. Le cinéma africain s’est façonné
par métissage entre les professionnels. Il s’est nourri
des images des anciens qui parlent de culture et cherchent leurs racines
mais aujourd’hui il veut prendre et donner la parole, parler au
public des sujets qui l’intéresse. Faire du cinéma
aujourd’hui en Afrique c’est pour lui comme être né
Marabout, c’est une chance de prendre et de garder la parole trop
souvent réservé aux nantis du pouvoir politique. La réalité
est partout palpable, elle doit maintenant être montrée.
Il ne faut pas fermer les yeux, la plupart des films africains n’ont
pas été vus en Afrique. Les salles 35 mm ferment partout,
parlons du numérique, c’est notre réalité
aujourd’hui.
Boubakar Diallo
La plupart des salles à Ouaga appartiennent à des privés,
le patrimoine de la SONACIB est en liquidation, le Gouvernement a confié
la gestion du parc de salles à Idrissa Ouedraogo.
Moussa Touré
A Dakar, comme partout les petites salles de vidéo club se développent.
Jean-Pierre Garcia
Au Nigeria, le commerce des VHS a commencé à cause du
couvre feu et s’est développé de manière
incroyable, c’est le seul pays aujourd’hui en Afrique ou
on peut parler de petite industrie autonome. Les films ont un temps
de vie très court sur le marché mais il faut faire attention
au piratage sans oublier d’aborder la question de la conservation
des images. La technique au Nigéria est de protéger efficacement
le master, ensuite d’annoncer la sortie du film et d’inonder
le marché rapidement ne laissant pas de place aux pirates.
Boubakar Diallo
Pour court-circuiter le piratage, il faut occuper le terrain. L’expérience
des Films du dromadaire est le début d’un nouveau processus.
Mes films sont financés par des recettes publicitaires qui me
permettent d’investir et d’avancer, mais même si nous
avons gagné une première étape au Burkina faso,
le marché est trop petit. L’Afrique est plurielle et il
faut réfléchir à l’échelle continentale.
De nombreuses séries sont produites (Khady jolie au Burkina Faso,
Ma Famille en Côte d'Ivoire. IL existe un fond commun à
toutes ces productions, il faut apprivoiser ce langage universel.
Moussa Touré
L’Afrique est plurielle, un sénégalais n’est
pas un nigérian. Mes films ont un coût de production très
peu élevé, je calcule qu’un 52 minutes me revient
à moins de 3 000 euros après bien sûr mon investissement
en matériel. Je tourne avec une équipe très légère.
Je connais la lumière, je l’ai apprise et je la maîtrise.
Je vise une diffusion internationale en télévision et
tous mes films sont montrés. Je pense également à
construire une salle en plein air. J’ai lancé un festival
à Dakar et le public répond présent. En 6 jours
de projections, j’ai compté une moyenne journalière
de plus de 8 000 spectateurs. Mais revenons à l’idée
de tendre la main, je ne suis pas opposé à chercher l’appui
des bailleurs de fonds, même si un générique pour
moi, ce n’est pas une succession de tampons et logos. Simplement
il existe plusieurs manière de pouvoir faire du cinéma
et personnellement, je veux utiliser tout ce qui existe pour avancer.
Jean Pierre Magnan
Attention à la confusion numérique. Le cinéma numérique,
ce n’est pas simplement la diffusion vidéo ou DVD versus
la pellicule argentique. Pour moi le cinéma a connu trois révolutions,
la première c’est l’entrée en gare du train
à La Ciotat. Les frères Lumière et Edison; la seconde
c’est l’arrivée du son et la troisième se
vit aujourd’hui, c’est la révolution numérique.
Des images qu’on ne peut plus toucher. L’intérêt
c’est l’interactivité du cinéma numérique
on pourrait comparer cela avec les possibilités offerte par Internet.
Aujourd’hui tout va très vite même si les économistes,
les impérialistes essaient d’empêcher la maîtrise
de l’outil. On tourne en 2K, 4K (Nombre de lignes dans une image)
Au Japon ils en sont déjà à 8K. Mais attention
contrairement à cela, le DVD offre une très mauvaise qualité
d’image projetée.
Michael Raeburn
Le numérique permet de tourner avec des nouvelles caméras
qui sont de petits bijoux. La caméra stylo c’est vrai n’est
pas née aujourd’hui avec les petites caméras numérique.
On en parlait déjà quand les premières caméras
16 mm ont permis plus de souplesse que les lourdes obligations de tournage
en 35 mm.
Carole Godfroid (Studio l’Equipe Bruxelles)
Les coûts de production en 35 mm sont plus chers. On confond HD
et numérique mais aujourd’hui les petites caméras
HDV ont un coût de moins de 10 000 euros ce n’est pas du
4K mais cela permet une excellente qualité pour un prix très
abordable. C’est une aubaine pour les cinématographies
qui ont peu de moyens.
Freddy Denaes (Pom Production)
Ce n’est pas la technique qui fait avancer le cinéma. Pour
moi, le film Wend Kuuni est un des films les plus beaux de toute la
filmographie africaine, même si on ne parle pas de ses qualités
techniques, parce qu’il pose les bonnes questions. Faire du cinéma,
c’est avant tout raconter des histoires.
Moussa Touré
Depuis que j’ai approché le cinéma numérique,
j’ai été plus vu chez moi et ailleurs. Avant, il
nous fallait aller chercher du matériel en France, en Algérie,
nous n’étions pas libres. Il me semble qu’on parle
trop encore du cinéma africain quand les africains ne sont pas
là !!! Les africains n’ont pas la même conception
du cinéma que les européens. Par exemple chez nous, même
si j’ai un profond respect pour Sembène, l’ainé
des anciens, ses films sont beaucoup moins vus qu’une captation
de théâtre comme Gorgoorlu de Moussa Sène Absa.
A l’heure de sa diffusion sur la RTS les rues de Dakar étaient
vides.
Boubakar Diallo
Pour moi, tourner en numérique et avancer dans mon parcours personnel
est possible parce que le budget est faible et donc facile à
rassembler. Mes équipes peuvent donc tourner beaucoup, se professionnaliser
rapidement, acquérir des automatismes Tout cela permet de nombreuses
économies d’échelle nécessaires en Afrique.
Moussa Toure
Moi, je tourne partout au gré de mes rencontres. J’ai tourné
à Apt en France après y avoir montré mes documentaires,
Nosaltres est le résultat d’un partenariat avec une équipe
formidable qui m’avait invité en pays Catalan pour y montrer
mes films. Je rentre de Bruxelles où j’ai montré
Cinq x cinq dans le cadre d’Afrique taille XL et j’ai un
nouveau projet sur le quartier Matongé.
Ismael Thiam (jeune cinéaste sénégalais)
Je voudrais d’abord rendre un hommage à Henri Duparc et
dire combien en Afrique c’est difficile de voir du cinéma
africain. J’ai appris à faire du cinéma sur le tas
mais je voudrais voir les films de nos anciens.
Moussa Toure
C’est vrai même nos télévisions quand elles
achètent nos films ne les diffusent pas. Il faut l’intervention
du Président de la République.
Il faut aujourd’hui donner la possibilité aux jeunes de
faire du cinéma, trouver les moyens publics de développer
des écoles, ce n’est pas seulement le rôle des cinéastes
de former les jeunes.
Bernard Kuomo (jeune cinéaste camerounais)
J’ai été formé dans le cadre des Ecrans noirs,
organisés par Bassek Ba Khobio au Cameroun. Je suis le seul à
continuer. A Yaoundé Bassek porte tout sur ses épaules.
Les pouvoirs publics ne s’investissent pas. Il faut apprendre
aux jeunes à lire des images. Moi je découvre le cinéma
en venant par exemple ici à Cannes. Chez nous on ne voit pas
ces cinémas d’auteur. C’est une vraie découverte,
un enrichissement pour moi.
Jean-Pierre Garcia
Merci à tous, ce partage de parole collective permet de retrouver
l’esprit du conte traditionnel. Gageons que cela permettra d’échapper
à certaines emprises du cinéma dont certaines viennent
aussi du Sud comme les télénovelas brésiliens mais
ceci est une autre histoire …