Sélection officielle Cannes 2005
Rahmatou KEITA : L'accueil des festivaliers a été splendide !
_______________________



 

Le 15 mai passé, au Festival de Cannes, le film AL'LEESSI de Rahmatou KEITA a été projeté aux festivaliers. Ce documentaire, c’est 7 années d’efforts pour raconter l’épopée des pionniers du cinéma africains, à travers la carrière de Zalika Souley, une actrice hors pairs, première femme nigérienne à avoir accepté de jouer dans un film.
Lors de ce festival, Rahmatou a reçu le "Sojourner Truth Award", remis par "lahitz", une organisation Africaine Américaine qui récompense, à Cannes, ceux de la communauté africaine qui se sont distingués dans le cinéma. L'année dernière, c'est Dany Glover qui l'a reçu. Rahmatou partage avec nous ses sentiments à l'issue du Festival.


Si encore on avait des mécènes,
comme pour les peintres, au moins pour la période d'écriture !
(Photo © Bedoui Ali)

En 1969 Oumarou Ganda était présent au Festival de Cannes avec Cabascabo. En 2005, vous représentez le Niger avec AL'LEESSI...
Oumarou Ganda était à Cannes, avec Cabascabo, un très beau film qu'on devrait ressortir des cartons et faire connaître encore et encore. Il l'a présenté à la quinzaine des réalisateurs, qui est une section qui ne fait pas partie de la sélection du festival, même si ça se passe en même temps que le festival.
"AL'LÈÈSSI..." est le premier film nigérien en sélection officielle à Cannes, c'est également le premier documentaire africain en sélection officielle à Cannes et c'est mon premier film.

Pour ces trois raisons, je me sens une lourde responsabilité. J'ai emmené le cinéma nigérien jusqu'au festival de Cannes, le plus prestigieux des festivals et j'ai ouvert une porte royale au documentaire africain, j'en suis très fière. On ne pourra plus dire à un documentariste africain qui y proposera son film : " on ne prend pas de documentaires, à Cannes... Il faudra leur répondre, mais vous avez pris celui de Rahmatou KEITA, vous ne pouvez donc pas nous dire cela". C'est comme ça qu'on ouvre les portes. Et il est vrai que Cannes est un festival qui ne prend pas de documentaires, sauf exception. C'est un festival pour les films de fictions. Mais les règles sont faites pour être contournées... L'année dernière, c'est un documentaire "Fahrenheit 9/11" de l'Américain Michael Moore qui a eu la Palme d'or et en 1956, un autre documentaire "Le monde du silence", des Français Louis Malle et  J. J. Cousteau l'a remporté. Cela reste une exception et me flatte d'autant plus que c'est mon premier film. Il me semble, maintenant, que je n'ai plus droit à l'erreur. Je me dois de réussir tous mes films, au moins au niveau de "ALL'ÈÈSSI..." Il y a donc du boulot sur la planche, mais ce n'est pas le travail qui me fait peur, je ne fais que ça ! Ce qui me fait peur, c'est le manque de moyens financiers et le fait qu'on s'enlise là - dedans. Je réfléchis ainsi sérieusement à la manière dont je vais y remédier. Si encore on avait des mécènes, comme pour les peintres, au moins pour la période d'écriture !


Vous êtes vous sentie comme porte flambeau du cinéma nigérien ?
Bien que je sois la première à entrer par la grande porte à Cannes, je ne me sens pas comme le porte flambeau du cinéma nigérien  - Le Premier Ministre m'a même dit : "tu es notre porte drapeau".
J'ai trop de respect pour ceux qui m'ont précédée pour me sentir comme tel, même si Mustapha Alassan ou Djingareye Maïga me l'ont également dit.
Par contre, comme je l'ai dit plus haut, j'ai maintenant une responsabilité qui me pèse sur les épaules, et je l'assume.

Quel accueil le public a fait à votre documentaire ? Le message est-il bien passé ?
Oh, vous savez, je n'ai pas un message particulier à faire passer, à part celui que j'adresse à nos autorités pour qu'ils s'intéressent un peu plus à la création artistique de notre pays. Pour le reste, je ne fais que raconter une histoire - celle des pionniers du cinéma africains - à travers mon regard et les bribes de souvenirs qui me sont restés de mon enfance. J'ai voulu leur rendre hommage et déterrer leurs oeuvres enfouis dans les archives du 7e art. L'accueil des festivaliers a été splendide ! Tout le monde a aimé ce film et m'a félicitée.

C'est un film qui a un succès énorme et qui me dépasse. A Cannes, ma sélection m'a également fait un beau cadeau : J'ai eu droit à une projection supplémentaire, pour le public, au théâtre de la Licorne, à la Boca, un quartier populaire de Cannes. C'était la folie. Les applaudissements ne s'arrêtaient plus. Je me suis sentie un peu comme une rock star après un concert (rires).
C'est très agréable quand on arrive à passer son émotion, son humour au public. C'est le but de l'art. Partager avec le monde entier. Ma petite histoire qui se passe entre Lakuuruusu, Buckoocthi, Saaga et Tahoua a touché des jeunes de terminale d'un lycée de Haute Savoie, de passage à Cannes, ce matin - là, ce n'est pas magnifique ça ?
Le plus touchant, reste pour moi, le jour où le pionnier, Souleymane Cissé, le ministre de la culture du Mali et non moins cinéaste, Cheikh Oumar Cissoko, le guinéen Cheikh Doukouré se sont levés ensembles, dans leur très élégants et imposants boubou maninga, se sont approchés de moi et m'ont dit : merci pour ce que tu as fait pour nous. Merci et que Dieu te bénisse. Ils me donnaient leur bénédiction. J'étais très émue. Car c'est aussi pour moi, une manière de leur demander la permission de marcher sur leur trace. Et avec une belle générosité, ils me l'ont donnée : de Mustapha Alassan à Mahamane Bakabé, en passant pas Djingareye, Koh Maïga, Moustapha Diop... Et je les remercie et je leur suis reconnaissante.


Vous semblez un peu fâché contre le fait que la production n'est pas facile au Niger.
Fâchée ? Non, ce n'est pas vraiment le mot. "Triste" serait plus adéquat. Je suis triste, oui. Je trouve que c'est un véritable gâchis, le fait que le peu de soutien qu'on demande à une télé, ou à un ministre de la culture - peu de soutien, car il ne s'agit que de signer des papiers qu'on voudrait déposer aux organismes internationaux pour des achats de droits non commerciaux, qui permettraient d'avoir un minimum de fonds pour travailler - nous soit refusé. Voyez où en est notre cinéma à cause de ce non - sens. Allez voir les cinéastes nigériens qui m'ont précédée, ils vous l'expliqueront mieux que moi.
Et ne trouvez -vous pas tragique le fait que si je réussis à faire des films aujourd'hui, ce n'est aucunement grâce à mon pays ? Si je devais l'attendre,  je n'en ferai pas. Et pourtant chaque fois que j'entends un média parler de la sélection de AL'LÈÈSSI... à Cannes, c'est pour dire, le premier film nigérien en sélection officielle à Cannes ou même : "le film nigérien à Cannes" .
J'espère que cette fois - ci, les mentalités vont changer et qu'enfin on comprendra que pour les pays comme les nôtres, le développement et le rayonnement de notre culture sont des vecteurs très importants. Et puis, c'est tout ce qui nous reste et qui nous permet de rester debout.

L’avenir du cinéma et l'audiovisuel au Niger ?
Pour l'instant, rien n'est fait pour que ni l'un ni l'autre ait un avenir.

Achille Kouawo

www.clapnoir.org




Haut de la page

© Clap Noir / 2005