La nuit de la vérité de Fanta Regina Nacro
Sortie dans les salles françaises le 6 juillet 2005

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Photo : Xavier Lambours

L'ordre qui règne après le massacre. Les traces sensibles partout, de la violence qui a eu lieu. Un soldat errant vole les godillots d'un cadavre, une fille Nayak qui a vu sa famille massacrée vient trouver refuge dans une famille Bonandé, l'ethnie rivale... Cauchemar d'une mère qui ne peut faire le deuil de son fils, sauvagement assassiné avec les autres. Visions troubles et sanglantes. Mots de paix qui circulent dans les bouches d'une armée ou une milice encore prête à en découdre...

Le génocide du Rwanda, la guerre civile au Libéria, en Sierra Leone, aujourd'hui en Côte d'Ivoire, la réalisatrice Fanta Regina Nacro a choisi de nous les montrer après la bataille, sans jubilation malsaine dans l'évocation de la violence extrême. C'est pour mieux nous présenter de la guerre une vision shakespearienne : la nuit de la vérité, c'est cette nuit de réconciliation entre deux ethnies rivales, à travers deux personnages forts : un président manifestement fantoche et son armée régulière et un colonel jeune et charismatique, à la tête d'une rébellion qui a causé le grand massacre. Le drame de la guerre se joue entre ces deux chefs qui prétendent faire la paix mais que l'appel sauvage du tambour va rappeler à une violence fratricide. L'épouse du président venge la mort de son fils. Elle capture le colonel, dont elle a obtenu des aveux, et lui inflige une mort lente et cruelle. La violence à nouveau se déchaîne au milieu des restes d'un festin de paix.


Photo : Xavier Lambours

La manière dont Fanta Regina Nacro nous parle de la guerre en Afrique est shakesperienne parce qu'elle ancre le tragique de la guerre dans une poignée de destins hauts placés, mais pas forcément héroïques. Le colonel, grand chef de guerre, est rongé par la culpabilité et il y perdra la vie. Les hommes politiques, en particulier le président, sont le jouet des caprices et émotions de leurs épouses. Il y a du Lady Macbeth dans la femme du président, interprétée par Naky Sy Savanne, une héroïne folle, sanguinaire, bouleversée et bouleversante quand elle annonce à sa rivale le drame qu'elle a vécu en perdant son fils, peu avant de commettre sa vengeance, au risque de rendre toute paix impossible.

La narration est shakesperienne aussi dans l'alternance du drame et du burlesque qu'elle instaure, que ce soit à travers la présence de ce fou, incarné par Rasmané Ouedraogo, soldat sans solde, chasseur de chenilles, simple d'esprit, bouffon, image d'un inconscient collectif pétri de haine raciale et de préjugés, ou encore dans ces moments d'aparté où deux soldats parlent des rondeurs des femmes avec gourmandise en dépit du drame qui se trame autour d'eux. Humour noir aussi lorsque, dans un aparté, juste avant de commettre son crime, la présidente nous apprend que son fils a en fait pour père illégitime, bien sûr, le bras droit de son mari.

La grande force de La nuit de la vérité, c'est d'être un film sur la guerre fait par une femme. C'est peu commun pour les films sur la guerre, c'est une première dans le cinéma africain. Et par Fanta Régina Nacro, une femme qui a une conscience politique, mais aussi une grande finesse psychologique pour décrire les hautes sphères du pouvoir, comme en témoigne l'usage extrêmement expressifs des gros plans sur les visages, et un sens de l'humour qui traversait déjà tous ses films et que l'on retrouve ici avec d'autant plus de force qu'il vient rendre visible l'insoutenable. Regard de femme n'est pas un vain mot ici. En nous faisant vivre l'intimité des couples des deux dirigeants, en marquant les détails que souvent, les femmes perçoivent mieux que les hommes. La place des femmes dans les processus de décisions est très bien mise en évidence ici. Le plan sur le colonel, prévenant, tout à sa démarche de paix, qui remonte la manche du président quand celui-ci se jette goulûment sur les mets préparés par la femme du colonel dit tout de l'impasse où le moment tragique voisine jusqu'au bout avec la bouffonnerie. Ce qui donne à ce film une dimension universelle.

Caroline Pochon

- Lire aussi Fanta Régina Nacro ou l’épopée d’une grande réalisatrice africaine

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