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La sélection Afrique à Lussas, lors des Etats généraux du film documentaire du 14 au 20 août 2005, nous a offert encore cette année des documentaires passionnants ; ils témoignent du (re)nouveau de ce genre sur le continent comme on avait déjà pu le constater à Ouagadougou en février dernier, avec le succès de la sélection Coté Doc au Centre Culturel Français, détrônant parfois les sélections officielles. Avec Jean-Marie Barbe, père fondateur du Festival de Lussas, qui nous reçoit dans son village natal, au fin fond de l'Ardèche, l'Afrique et son expression vidéo trouvent un fervent défenseur. Amoureux de ce continent, Jean-Marie Barbe s'occupe en particulier d'une sélection consacrée à l'Afrique. On y voit éclore les premiers talents issus d'Africa-doc, le programme européen dont le programmateur est également responsable, qui consiste à former et promouvoir des projets de documentaires africains. On y retrouve aussi un panorama de la création documentaire déjà entrevu à Ouagadougou et à Cannes. Le programmateur a su mélanger des points de vue africains et des points de vue européens en Afrique. Pour ce qui est de la nouvelle génération des documentaristes africains, même s'ils sont peu nombreux, ils sont frappants. On pense à la Sénégalaise Khady Sylla, qui signe avec Une fenêtre ouverte (2005), soutenu par Africa.doc, vendu à Arte et déjà primé au festival Vue sur les docs de Marseille, un film abouti, audacieux, puissant, sur la maladie mentale, le trouble de femmes en proie à la dépression, à la perte de repères. En mêlant un dispositif très frontal, très impudique (la réalisatrice va jusqu'à filmer son nombril) et très radical (son visage et sa parole, cadrée très serrée, vient ponctuer un film où à d'autres moments, la pensée s'égare, on contemple un visage, une fenêtre ouverte), Khady Sylla s'affirme comme une réalisatrice très forte, dont le style et le thème touchent à l'universel. Dans cette nouvelle génération, on peut citer deux autres Sénégalaises, Sohkna Amar, avec Pourquoi (une voix off qui raconte le viol tandis qu'à l'image, une pirogue tente de passer la barre de rouleaux de l'Atlantique au soleil couchant : beaucoup d'émotion) et surtout, la surprenante Angele Diabang Brener qui signe avec Mon beau sourire, un film de cinq minute, un petit bijou de rythme, de montage, d'efficacité et d'audace formelle. Monteuse de clips de profession, la réalisatrice a su utiliser pleinement le son des sabars sénégalais pour rythmer un film qui pourrait sembler un exercice de style, sur un thème classique, le tatouage des gencives chez les femmes sénégalaises. En fait, en très peu de temps, avec très peu de commentaires, le film dit tout : souffrir pour être belle, la domination des mères sur leurs filles, le poids des traditions. Un travail intelligent et prometteur donc, pour une jeune femme qui a fait part aux spectateurs, après la projection, de la grande difficulté de faire un film, en Afrique, en particulier quand on est une femme. Des talents se confirment, festival après festival. C'est évidemment le cas de Moussa Touré, avec le génial Cinq fois cinq, déjà plébiscité à Ouagadougou. L'auteur y affirme la finesse et la profondeur de son écoute, un regard de documentariste très sûr, dans un domaine, la polygamie, où peu de réalisateurs africains s'étaient en fait aventurés. Moussa Touré parvient à nous faire connaître et sentir les contradictions de ce système sans jamais porter de jugement, avec un humour débonnaire mais aussi une grande vigilance et une tendresse : un mélange qui fait mouche. On retrouve Moussa Touré avec Nanga Def, un film où le réalisateur sénégalais tourne sa caméra vers des enfants d'une petite ville française, interrogeant inlassablement cette jeunesse qui lui est étrangère sur les thèmes de prédilection qui l'animent : la famille, le divorce des parents, l'individualisme, la fratrie. On sent le regard d'un africain qui ausculte la famille française avec la même curiosité que la famille africaine, mais peut-être avec moins de grâce, moins d'aisance. La communication passe mal, on se heurte au silence, au malaise. Le dispositif n'en reste pas moins intéressant et confirme la capacité de Moussa Touré à être un accoucheur de parole, un intervieweur hors pairs. La sélection Afrique nous fait retrouver Claude Haffner avec son ébauche d'une histoire du cinéma africain filmée, D'une fleur double et de quatre mille autres (19 mns) qui donne à plusieurs spectateurs l'envie d'en voir davantage. D'autres regards de femme s'affirment : Oswalde Lewat-Hallade avec Un amour pendant la guerre, portrait d'une femme marquée par la guerre au Congo, ou Monique Mbeka Phoba Gbégamay, qui, avec Sorcière la vie ! part à la recherche des traditions congolaises en s'interrogeant sur son propre exil en Belgique. Dans Sisters in law, Kim Longinotto et Florence Ayisi font le portrait de deux femmes de loi luttant contre les violences faites aux femmes dans leur pays, le Cameroun. La sélection Afrique a laissé une place à des réalisateurs français tournant en Afrique, des regards métissés. C'est le cas de Laurent Chevallier, qui filme en Afrique depuis des années. Dans Hadja Moï, en faisant le portrait de la grand mère de son épouse Guinéenne, le réalisateur fait bien plus qu'un hommage à cette vieille dame modeste mais très forte. Il met en scène son engagement dans cette famille africaine, montre ses enfants métis et leur lien avec leur famille en Afrique. Le film est très innervé, très généreux. Il déborde d'amour : celui du réalisateur pour cette grand mère qui l'a adopté, celui de cet homme pour sa famille, sa fascination pour la culture et la tradition que cette grand-mère incarne pour lui. Derrière ce très beau portrait de femme, le réalisateur risque peut-être son plus bel acte d'amour pour l'Afrique. La deuxième femme, de Caroline Pochon, La tente de l'inconnu de Bettina Claasen et Justice à Agadez sont tous des films faits en Afrique par des Européens qui témoignent, chacun à leur manière, d'un respect et d'un amour qui éloignent ces démarches du regard ethnographique, toujours à craindre lorsque « le Blanc » vient en Afrique filmer avec sa caméra. Pendant quelques jours, on a entendu parler wolof ou lingala à Lussas, au plus grand bonheur des spectateurs : les salles étaient pleines. Si l'Afrique à du mal à se faire entendre ou voir sur les écrans de télévision et de cinéma, du moins en France, ici, on a pu sentir un vrai goût, une vraie énergie de la part du public de Lussas, jeune, cinéphile, curieux et passionné. Le documentaire africain à donc certainement de beaux jours devant lui et les avant-gardistes comme Jean-Marie Barbe ne s'y sont pas trompés. Ils y travaillent. Caroline Pochon Les Etats généraux du film documentaire |
| © Clap Noir / 2005 |