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Serge Bilé, journaliste à Radio France d’Outre mer
(RFO) présente son film au public français. Ce film traite
de la déportation des noirs dans les camps nazis. A travers cette
production, c’est un pan méconnu de l’histoire que
nous découvrons. Les livres d’histoires et les films n’ont
presque jamais parlé de la présence des noirs dans les camps
nazis. Serge Bilé, depuis 1994, s’efforce d’aller à
la recherche de ceux qui en ont été victimes, en Côte
d’Ivoire, au Sénégal, aux Antilles et ailleurs. Dans
un entretien qu’il a accordé à Cité Black,
Serge Bilé donne les raisons de cette soif de vérité
sur la déportation des noirs qui l’ont conduit à réaliser
le film « NOIRS
DANS LES CAMPS NAZIS ». Ce film sera sur les écrans à
partir du 13 avril 2005, en province, banlieue et dans une salle unique
à Paris : au cinéma IMAGES D'AILLEURS, 21 rue de la Clef,
75005 PARIS.

Serge Bilé, journaliste et réalisateur
Comment vous êtes-vous
intéressés au thème des noirs dans les camps nazis
?
L’idée m’est venue en 1994 après avoir vu en
Martinique un reportage à la télévision sur le chanteur
John William. C’est quelqu’un que j’avais vu en concert
de nombreuses fois quand j’étais étudiant mais j’ignorais
qu’il avait été déporté. Je l’ai
appris ce jour-là à travers ce reportage. Et là ça
a été un choc, un choc d’autant plus grand que John
William est originaire comme moi de la Côte d’Ivoire, qu’il
a quitté comme moi dans son plus jeune âge. Et en même
temps que je découvrais cela, j’ai reçu un jour sur
le plateau du journal télévisée une Martiniquaise,
Michèle Maillet, qui avait écrit, 4 ans plus tôt,
un roman, « L’étoile noire », racontant la déportation
d’une servante antillaise dans un camp de concentration. A partir
de là, j’ai eu envie d’aller plus loin et de savoir
s’il y avait eu, au-delà de John William, d’autres
cas de déportés noirs dans les camps de concentration. C’était
quelque chose de nouveau pour moi et j’adore explorer des pans méconnus
de notre histoire. Quand je dis notre histoire, je parle de l’histoire
des peuples noirs en général, qu’il s’agisse
de la part africaine, antillaise, américaine ou autre. Et là,
je me suis lancé, et j’ai fait un documentaire sur le sujet
entre juin et septembre 1995. C’était important pour moi
de faire ce travail de mémoire sur ce qu’ont vécu
les nôtres pendant la seconde guerre mondiale.
A-t-il été
difficile de réunir des témoignages ?
Ça a été extrêmement difficile parce qu’il
n’y avait pas de témoignages là-dessus. Les Noirs
qui ont vécu cette déportation n’en n’ont jamais
parlé. Les autres, non plus. J’ai beaucoup tâtonné,
interrogé beaucoup de déportés en France, au Sénégal,
en Belgique, en Espagne, en Allemagne… pour finir par recueillir
quelques témoignages ici et là.
Les déportés
ont-ils accepté de témoigner facilement ?
Oui, ils étaient tous très enthousiastes. Ils attendaient
tous, en fait, depuis la fin de la guerre, ce moment-là pour libérer
une parole que personne ne voulait entendre.
De quelles origines
étaient les Noirs déportés dans les camps ?
Ceux que j’ai retrouvés pour le film, soit en témoignage
direct, soit par des gens qui les ont connus, étaient d’origine
ivoirienne, sénégalaise, camerounaise, équato-guinénne,
congolaise, haïtienne… Pour le livre, j’en ai trouvé
deux fois plus.
Etaient-ils traités
de la même manière que les autres déportés
?
Pas vraiment. Ils subissaient eux des humiliations particulières.
Les Allemands les considéraient comme des bêtes, comme des
sauvages parce qu’ils étaient Noirs, et ils se servaient
d’eux comme boys.
Subissaient-ils
également des discriminations de la part des autres déportés
?
Non, si j’en crois les témoignages des survivants. Il y a
pu avoir bien sûr des exceptions. Mais dans l’ensemble, face
à la souffrance, ils ne s’arrêtaient plus à
des questions de couleurs de peau. Ils avaient oublié ces choses-là.
Ils étaient tous esclaves dans les camps.

Peut-on estimer
le nombre de Noirs ayant subi la déportation ?
Ca, c’est la grande question qu’on me pose tout le temps.
Ce qu’on sait, c’est qu’il y a eu deux types de déportés
noirs. Il y a eu les Afro Allemands, c'est-à-dire les Noirs originaires
des anciennes colonies du Reich qui vivaient en Allemagne avant guerre.
Ils étaient environ 24 000. Lorsque Adolf Hitler est arrivé
au pouvoir, il a envoyé beaucoup d’entre eux dans les camps
de concentration. Et puis il y a eu tous les autres Noirs qui se trouvaient
en Europe et qui se battaient aux côtés des Français,
des Anglais ou des Américains. Certains d’entre eux, capturés
au front, ont été expédiés dans les camps
de concentration. Si je devais oser un chiffre, je dirais qu’il
y a eu au moins 10 000 déportés noirs. Mais ils étaient
peut-être trois fois plus.
Selon vous, pourquoi
cette partie de l’histoire a-t-elle été occultée
?
C’est une autre question que le public africain et antillais me
pose tout le temps quand je participe à des débats avec
toujours cette arrière-pensée qu’on a voulu nous cacher
quelque chose. Moi ce que je pense, c’est que l’histoire est
toujours écrite par le vainqueur, et le vainqueur ne s’intéresse
qu’à sa propre souffrance, pas à celle des autres.
Il nous appartient donc, à nous, Africains et Antillais, de prendre
les choses à bras le corps et de rétablir les faits. Il
faut qu’on arrête nous même de croire que notre histoire
est moins importante que celle des autres. Je regrette que peu de tirailleurs
sénégalais aient raconté ce qu’ils ont vécu.
Je regrette que les déportés noirs se soient également
tus après guerre. Je regrette aussi que nos historiens n’aient
pas exploré cette voie. Moi, au lieu de m’en prendre aux
autres, je nous renvoie plutôt la balle.
Aujourd’hui,
votre travail sur le thème des Noirs dans les camps nazis connaît
un regain d’intérêt. Comment expliquer vous cet engouement
?
J’ai le sentiment qu’aujourd’hui, dans cette Europe
où beaucoup de Noirs sont amenés à vivre parce qu’ils
sont nés là ou parce qu’ils ont choisi de s’y
installer définitivement, qu’ils sont de plus en plus nombreux
à rechercher des repères ici même et pas ailleurs.
Ils ont envie et besoin de savoir ce que les leurs ont accompli dans cette
histoire de France, de Suisse, d’Allemagne, d’Espagne et plus
généralement d’Europe. Ils le manifestent sur tous
les sujets, et c’est ce qui explique le regain d’intérêt
pour mon travail. J’ai fait ce documentaire il y a 10 ans, et pendant
dix ans il n’a intéressé personne. Aujourd’hui,
je vois vraiment la différence. Et c’est pareil pour mon
livre. Comme quoi, lorsqu’une communauté se passionne pour
sa propre histoire, il arrive à faire en sorte que les autres s’y
intéressent aussi.
Source entretien : Cité
Black in Dossier de presse « NOIRS DANS LES CAMPS NAZIS
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