Pierre Yaméogo : "cela ne me gène pas d’être défini comme cinéaste « africain »"
_______________________



 

L’idée de Delwende vous est venue lors du tournage d’un documentaire à Ouagadougou. Vous aviez filmé  les asiles destinés aux femmes considérées comme sorcières et chassées de leur village. Qu’est-ce que la fiction apporte en plus ?
J’ai tourné un documentaire sur le sujet pour le magazine Envoyé Spécial. Je n’avais droit qu’à un 26’, ce qui ne m’a pas permis de traiter l’ensemble du problème. Les femmes parcourent parfois des centaines de kilomètres avant d’arriver à Ouagadougou. Certaines meurent sur le chemin de faim et de soif, car on ne les aide pas. L’intérêt de la fiction, c’est qu’elle donne un fil conducteur. On suit un parcours.

Comment avez-vous construit vos personnages ? Etait-ce une synthèse des femmes que vous avez rencontrées ?
L’histoire de Napoko est une histoire vraie. J’ai rencontré une femme accusée de sorcellerie dont la fille ne voulait pas dénoncer le viol commis par son père. Elle avait été donnée en mariage et refusait son époux. La fille a fini par retourner dans le village pour s’expliquer, mais pas sa mère. Quand une femme est accusée de sorcellerie, même si elle a été reconnue innocente, elle ne retourne en général pas dans son village. Elle ne peut plus y vivre comme avant.

L’inceste et le viol sont ils couramment en cause dans les accusations de sorcellerie ?
C’est un cas particulier. En général, les femmes accusées de sorcellerie sont des femmes qui n’ont pas eu d’enfant. Lorsqu’elles vieillissent, elle sont considérées comme inutiles et, puisqu’elles n’ont pas de soutien, sont chassées du village. Mais il existe aussi des cas de rivalité entre épouses. Les accusations ne nécessitent pas forcément l’usage du Siongho, la dénonciation suffit. Il n’y a donc pas que les hommes qui utilisent la tradition à des fins personnelles.

Dans l’histoire, on voit le pouvoir du conseil des anciens. Ce genre d’autorité est-il à votre avis en mesure d’apporter une solution ?
Le problème est que les anciens font confiance à Diarrha comme ils croient à leurs fétiches. Ce qu’il faudrait, c’est une loi qui dirait qu’il faut apporter la preuve de la sorcellerie. Et comme il est impossible de prouver une telle chose, il n’y aurait plus d’accusations. Mais pour l’instant, l’Etat est inefficace.

Et la crainte de Dieu, telle que la vit Diarrha à la fin ?
Elle n’empêche rien. On s’en remet trop à Dieu. Je pense qu’il faut justement qu’on croie moins en Dieu.

Au sein de la communauté, un homme se tient en retrait. C’est Elie, l’oreille collée à son poste la journée Durant. Quel est son rôle ?
Elie est l’intellectuel, celui qui sait et qu’on n’écoute pas. Il dit que le siongho ne peut désigner la sorcière, car si celle-ci se trouvait à 100km du village, il ne pourrait l’atteindre. Un film peut amener différents niveaux de lecture. Elie a une place d’exclu au sein du village, mais au niveau de l’Afrique, il est comme ces intellectuels qui s’exilent à l’étranger. C’est le problème : les meilleurs sont en Europe, car chez eux on ne les entend pas.


Pierre Yaméogo

On ne peut pas s’empêcher de rapprocher Delwende de Molaade (d’Ousmane Sembène). On trouve le même milieu rural, et surtout la dénonciation de la condition de la femme. Pensez-vous que le cinéma africain doive forcément dénoncer quelque chose ?
Il y a aussi d’autres types de films en Afrique, pas seulement des films sociaux. Mais le cinéma, c’est aussi de l’information.

Dans le film justement, on apprend que « les femmes n’on pas le pouvoir de décision ». Vous pensez qu’un film peut avoir un effet sur la société ?
Bien sûr, je crois que ça peut faire avancer les choses, sinon je ne ferais pas de cinéma. Le problème est que la tradition est faite par les hommes. Comme elle n’a pas évolué, les hommes s’en servent comme ça les arrange. Les mentalités doivent changer.

Au cours du récit, il y a l’errance de Napoko, mais surtout la marche volontaire de Pougbila, à la recherche de sa mère. Le changement de mentalité pourrait être annoncé par la symbolique liée à la marche ?
C’est une invitation. Le titre Delwende signifie que l’Afrique a besoin de marcher. Elle peut se tromper, elle peut aussi se valoriser, mais elle doit avancer. Les Africains sont trop assis.

C’est pourquoi vous vous adressez à un public africain ?
Oui, je m’adresse en premier lieu au public africain. Et cela ne me gène pas d’être défini comme cinéaste « africain » plutôt que burkinabé. Mon histoire se déroule au Burkina Faso, mais il existe le même problème dans d’autres pays d’Afrique. Certains critiques ont pu accuser le cinéma africain de développer toujours cette même thématique de la tradition contre la modernité. Mais ce sont nos sociétés qui sont ainsi, et il ne faut pas faire des films selon le goût des européens. J’ai financé Delwende à 70%. Heureusement, car si je n’avais pas été mon propre producteur, je n’aurais pas pu faire le même film. Par exemple, un producteur français m’aurait demandé plus de sexe. Il m’aurait demandé de montrer le viol, alors que je ne le voulais pas. C’est une question de différence de sensibilité.

Propos recueillis par Julie Petignat (Clap Noir)

www.clapnoir.org




Haut de la page

© Clap Noir / 2005