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Delwendé, lève-toi et marche en mooré (langue du Burkina Faso) a reçu le prix spécial du jury lors du Festival international du film francophone de Namur. Son réalisateur, Pierre Yaméogo est bien connu des cinéphiles. Dans l’entretien qu’il a accordé au reporter de Clap Noir, Pierre dit sans détours ses vérités sur le cinéma en Afrique.

S. Pierre Yaméogo, réalisateur de Delwendé
Est-ce que vous venez souvent au FIFF et que pensez-vous de ce festival en particulier ?
C’est la troisième fois peut être que je viens. La seule chose que je pense c’est que c’est un festival assez humain ; je trouve les gens vraiment très humains, on n’est pas dépaysés. Cet humanisme du festival fait que l’on a envie de revenir. Cela fait longtemps que je ne suis pas revenu, il faut maintenant penser plus au côté business du système, au côté professionnel et mettre de l’action. Sinon c’est un très bon festival qui a toutes les valeurs. Est-ce que le côté professionnel qui a beaucoup changé va nous permettre d’être satisfait et de pouvoir revenir ? Il ne suffit pas de faire des festivals. Les festivals c’est bien pour faire connaître les films, il faut qu’il y ait des rencontres entre les festivaliers, les réalisateurs et les professionnels qui diffusent les films. Il faut que le cinéma francophone ne soit pas vu que dans un cadre à la semaine. Il faut que les festivals arrivent à trouver les vrais professionnels qui diffusent les films, les producteurs de télé, même s’il n’y en a pas beaucoup. Ca veut dire que si il y a des gens qui viennent voir ces films, il y a forcément une audience pour les films africains, canadiens, belges. Il y a même les belges qui se sont plaints de la non-diffusion de leurs films au sein même de leur pays.
Les problèmes liés à la diffusion de ces films sont récurrents, ne pensez vous pas qu’il y a une certaine hypocrisie derrière tout ça ?
Bien sûr. Je suis même très furieux que le cinéma africain n’ait son créneau de diffusion que dans les festivals. Ça, ce n’est pas bien. Si on peut organiser un festival, ça veut dire qu’une télévision peut organiser des diffusions. Je ne sais pas s’il y a une mésentente ou quoi mais l’hypocrisie existe. Ou s’il y a des gens qui trouvent leur intérêt à ce que le film ne soit pas diffusé et qu’il reste dans le créneau festival, ça c’est très méchant. Il faut qu’on arrive, en tout cas, à trouver pourquoi nos films ne sont pas diffusés alors qu’ils marchent dans les festivals.
Les mécanismes de soutien à la diffusion de ces cinémas apportent très peu de résultats. Le dernier en date est le plan Africa Cinéma. Pourquoi n’a-t-il pas fonctionné ?
Africa Cinéma a été mis en place en consultant certains réalisateurs et professionnels africains qui n’ont jamais travaillé dans un circuit où tout est organisé. Ils ont saboté cette organisation car ils n’ont jamais voulu qu’il y ait quelque chose d’organisé en Afrique étant donné que cela ne leur profite pas. Ce n’est pas la faute à Africa Cinéma. Africa Cinéma existera.
Mais cela profite à qui ?
Ceux-la même qui ont eu leurs labels les plus connus du cinéma africain. Ce sont eux qui ont été au-devant. Ca devait profiter à tout le monde. Mais eux, n’ont pas voulu de cela et du coup, l’organisation a été sabotée. Ils ne sont pas plus de trois dans le circuit que tout le monde connaît et quand cet article va sortir, de toute manière, on saura de qui on parle.
Il y a le rôle des télés, comme TV5 et CFI qui arrosent l’Afrique de programmes francophones…
TV5 n’est pas une télévision africaine, c’est une télévision de propagande de la culture française en Afrique comme le comptoir colonial que l’on appelait CFA… ça, on le sait. C’est pas quelque chose que la France nous cache. C’est à nous de se dire comment ça se fait. TV5 et CFI c’est fait pour diffuser la culture française et aliéner les Africains. C'est clair, nous on le sait, la France le sait. Maintenant, est-ce que nous diffusons nos propres programmes dans nos télévisions ? Je prends mon cas : mes films que CFI prend et que la France diffuse, quand ça arrive dans une télévision africaine, ils ne les diffusent pas. A peine il faut payer pour qu’on diffuse un programme.
Moi, je veux bien attaquer la France mais il ne faut pas déconner non plus. Il faut que nous nous organisions et que nous soyons responsables. On a demandé à être indépendants et il faut qu’on assume. Si on n’assume pas, on ne peut pas encore demander à la France ou à la Belgique de nous donner de l’argent. Eux, ils viennent, mais pour diffuser directement leur politique culturelle et nous aliéner. Ce n’est pas tout à fait le mot mais plutôt, c’est pour que nous ne soyons pas prompts à quitter leurs valeurs culturelles.
Pourquoi les chaînes africaines sont capables d’acheter à quelques millions de Francs CFA des série télé étrangères et n’achètent pas les films africains pour quelques centaines de milliers de francs CFA ?
Jusqu’à aujourd’hui, on ne comprend pas ça. Et quand tu l’expliques au directeur des programmes, il semblerait qu’il n’y a pas de politique, effectivement. Ils peuvent tout acheter sauf les programmes africains. Ça, c’est une insulte au créateur africain. Soit tu donnes cadeau, soit tu payes pour que ton film soit diffusé. Ca veut donc dire que nous avons un problème interne entre africains et même entre nos propres pays que nous devons résoudre avant d’attaquer le colonialisme belge et français. C’est normal que les Américains nous bombardent avec leur coca ; on ne peut pas les critiquer car nous ne faisons rien.
Est-ce que les cinéastes sont dans la voie d’une rupture avec la France ?
Non, historiquement parlant, on ne peut pas car la langue qui nous véhicule à travers le monde c’est le français. Et puis, on n’en a pas envie ! On voudrait plutôt une réciprocité et une compréhension. Mais la France ne peut pas nous imposer un système que nous ne voulons pas. La France ne nous a jamais dit de ne pas diffuser nos films dans nos télévisions et elle n’intervient pas. On peut être méchants entre nous et on accuse la France ou la Belgique, le problème dépend de nous-mêmes. Tant que nous ne nous aimons pas, cela ne marchera pas. On diffuse des programmes de télévision où les gens ne comprennent rien donc on les aliènent. Je ne sais même pas si les docteurs de télévision sont payés pour faire ce sabotage de programme. Mais il y a des programmes sérieux qui existent. J’étais à Ouaga, j’ai fait cinq documentaires qui ont été diffusés pas CFI et TV5 mais la télévision du Burkina non seulement ne veut pas les diffuser mais attend même que je vienne payer alors que je leur ai dit de les diffuser cadeau.
Et dans l’avenir ?
Quoi qu’il arrive on est dans la mondialisation. Et c’est nous qui faisons la demande de l’aliénation. A un moment donné, par la force des choses, cela va changer. Je crois que les gens commencent à comprendre que quand on est africain et qu’on ne respecte pas ses valeurs culturelles on est rien et je crois que ça va venir de cela. Autrement dit, il y a une conscience qui va se transformer d’une manière radicale et j’espère qu’elle ne se déroulera pas dans la violence. On va en avoir jusqu’à la gorge mais ça va changer. Mais pour l’instant, tant que ça arrange certaines personnes, cela continuera.
Propos recueillis par Benoît Tiprez
www.clapnoir.org
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