Moussa Touré : "l’Afrique est documentaire..."
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Comment êtes vous venu au cinéma ?
Il y a eu la Nouvelle Vague mais elle s’est arrêtée en route. La Nouvelle Vague, c’est les Djibril Diop Manbety, William M’Baye, Félix, Jo Ramaca, Ahmed Dialo qui est mort… à un moment, on s’était constitué comme une Nouvelle Vague. Ca veut dire que ce que je suis en train de faire aujourd’hui, on avait commencé à le faire. Il y avait des techniciens, des réalisateurs, des cameramen… qui se réunissaient pour faire un film et c’était des films de copains, comme Touki Bouki. Et moi, comme dans un cheminement, j’ai réfléchi à toutes ces choses-là et surtout quand le numérique nous est arrivé.

C’est vrai que quand je faisais les films avec Djibril et les autres, même si on était soudés comme ça, ce sont eux qui ont inventé cette Nouvelle Vague. Ils ont peut-être vus ça avec Godard ou Truffaut. Le seul problème qu’on avait c’était le matos. Il y avait du matériel 16 et 35mm au CNC au Sénégal mais il fallait qu’on sache si il était disponible ou non. Mais quand il s’agissait de faire, il n’y avait pas de problème.

Quand les cinéastes de la Nouvelle Vague, sont devenus chacun quelqu’un, ils se sont dispersés ; chacun est allé en France. En fait, il y avait des films qui étaient distribués au Sénégal mais il y avait la France qui avait ouvert quelques puits. En premier lieu, c’était le Ministère des Affaires Etrangères et tout le monde est allé vers ce puits-là. Il y a même des gens qui ont déménagé et ils sont allés près du puits. Il fallait des règles et des normes pour puiser. Ce n’est pas parce que tu avais ton Bac que tu pouvais puiser. Et moi, la première fois quand je suis arrivé avec un long métrage, j’ai eu une avance sur recettes, Canal+, normal, le reste on en avait pas besoin. Les gens qui détenaient ce puits-là, m’ont dit : « mais pourquoi tu ne nous a pas proposé ? ». J’ai répondu : « je ne sais pas pourquoi je ne vous ai pas sollicité car je ne vous connais pas. ». et ils m’ont dit : « nous aussi, on ne te connaît pas. ». j’ai dit : «  C’est dommage car dans beaucoup de films que vous avez aidés si vous regardez les génériques, vous verrez qu’il y a un jeune technicien qui est là. ». Les gens aidaient le cinéma mais que par rapport à un réalisateur, pas par rapport à un ensemble. Heureusement pour moi, dans cet ensemble, j’ai été formé. C’est grâce à ça, un tout petit peu par la Nouvelle Vague, que je suis devenu cinéaste.

Et plus tard, le numérique est arrivé…
Le numérique est arrivé. Il se trouve que les moyens que tu devais aller chercher, tu n’as plus besoin de courir après. Les cassettes se vendent au marché. Quand on a la cinématographie et le numérique, ce qui reste, c’est le sujet. De plus, par rapport à tous les films que les gens ont fait, les techniciens étaient là. Il y a les télévisions qui sont là depuis longtemps et ils ont déjà l’habitude d’utiliser le matériel vidéo. Et moi, j’ai eu de la chance, je savais aussi l’utiliser car j’étais technicien. Bon nombre de réalisateurs africains sont des techniciens.

Quand on fait un film africain court ou long on va chercher de l’argent. Moi, ce que je fais, c’est que je mélange sujet et finances. Pour regarder un sujet, il faut que je le regarde de tous les bords : bâbord et tribord. Il faut que je le regarde au niveau de la profondeur cinématographique et au niveau des finances. Je les mixe pour regarder le sujet. C’est comme ça que moi je me démerde. Comme j’ai tout le matériel, la seule chose qui me reste, c’est le sujet et il faut le regarder avec les deux yeux.

A partir de quel moment tournez vous ?
A partir du moment où je regarde ce qu’il y a dans ma poche et que c’est suffisant, je démarre car moi, je fais des films à 200 000 francs CFA (305 euros environ). Mais je le répète, il faut qu’il y ait en parallèle la profondeur du sujet et un apport financier. J’ai fait trois films de cette manière-là. Vous savez quand vous faites le marché, il vous faut de la marchandise, et il m’en a fallu. Mais de la bonne ! Quand vous en avez, vous pouvez maintenant vous adresser au client. J’ai dit ça à ma famille et autour de moi, « attention ça peux être difficile » même s’il n’y a pas beaucoup d’argent qui sort. Mais il faut de la marchandise car je ne peux pas faire un film et ensuite me démerder. Il faut quand même étaler des bonbons, des patates,… pour dire au client, moi j’ai ça. Et aujourd’hui, je suis arrivé à ce système. Voilà, en gros, comment je me démerde, tout seul.

Cela m’a permis de me regarder et parler de moi-même en employant le langage du cinéma. Je parlais avec un journaliste de la polygamie et il m’a dit que lui, il est monogame. Après avoir vu mon film, il se rend compte pourquoi il a du répondre ça parce qu’il ose aujourd’hui dire que lui est issu d’une famille polygame. Et c’est un journaliste qui nous donne des leçons et qui dit : « non, non, non ! il ne faut pas en parler. ». Et c’est ça qui est le plus important. Donc, cela m’a permis de me regarder moi-même en employant tout ce qu’il y a dans le cinéma car je suis dans le circuit.

Qu’est-ce qui t’a donné envie de passer au documentaire ?
Tout simplement parce qu’on m’a fait un peu chié ! C’est chiant, il faut aller à Paris, se mettre avec un Français pour le faire le film, il faut que le gars te parle et il ne connaît rien de ce que tu lui dis. Et il y a des impositions. Il va aller te trouver l’argent puis il devient puissant mais il ne vient même pas sur le plateau de tournage. Donc, il y a une rupture que j’ai faite. Parfois, on te fait dire des choses que tu n’as pas envie de dire et moi, je refuse ça.

Où en sont les sénégalais avec leur liberté d’expression ?
Moi, dans mes veines, il existe la liberté. Moi, la chance que j’ai eu, c’est d’être né sous la coupole de Léopold Sédar Senghor, un poète qui parlait français. Et moi, je ne connais pas les blessures, c’est une chance. Peut-être que si j’étais né en Afrique du Sud ou en Côte d’Ivoire, les blessures seraient là. Ceux qui m’ont apporté cette langue-là m’ont fait oublier toutes les blessures. L’autre chance aussi qu’on m’a donné, c’est qu’on a la liberté de la parole que par les gens qui nous gouvernent. Moi, les gens qui m’ont gouverné, déjà, ils avaient la parole et ils nous l’ont donné. Donc, chez moi, pour arrêter la parole, c’est difficile. On a une liberté.

En tout cas ce qui se passe, c’est qu’on est en train de revenir à quelque chose qui n’est pas libéral car nous l’avons tellement eu qu’on est devenus presque comme des Français. Parce que les Africains nous disent que nous, nous sommes français au Sénégal. La France par rapport à la parole c’est grave. C’est au top ! Et nous, on est au top par rapport à l’Afrique au niveau de la parole. Maintenant, on a grandi et je suis un grand papa qu’on a façonné avec la parole et je deviens dangereux. Maintenant, les gens ont un peu peur de nous. De toute façon, chez nous, le peuple a la parole, avec les radios, ça éclate. 

Est-ce que le documentaire, par rapport à la fiction, vous permet d’exprimer votre sensibilité ?
Regardez le film de Pierre Yaméogo. Ça marche ! L’Afrique est documentaire parce que, l’Afrique, ce sont des faits réels, ce n’est pas de la science-fiction. Des fois, c’est tellement réel que tu as l’impression que c’est de la science-fiction. Moi, j’ai fait un film que je n’ai pas montré sur le documentaire et les Africains. Je leur ai posé la question qu’est-ce qu’ils préféraient ? Et bien, ils préfèrent tous le documentaire car nous avons deux choses dans notre culture : le rêve et la réalité. Quand c’est la réalité, c’est palpable, on prend. Et l’Afrique, la manière dont ça se passe tous les jours, ce n’est que des réalités. Mais des réalités invraisemblables. Il y a tellement de choses invraisemblables que l’Africain il est dedans, il marche et il rigole. Et ça, je ne crois pas que la fiction puisse nous amener ça, ce n’est que le documentaire. Et vous donner comme preuve, la sortie de mon film « 5X5 », à Dakar. Nous, nous sommes palabres. Nous, on fait pas des films et le gars, il dort avec le film. Non, on parle du film et ce qui peut vraiment susciter des débats sous l’arbre à palabres, ce sont les documentaires. En fiction, on commence à te dire ce n’est pas vrai. L’Africain n’aime pas ça. Il faut que ce soit palpable, il vaut la vérité et la réalité. Et en dehors de la réalité, il veut ce qui est mystique. La polygamie est palpable chez moi. 

Est-ce que la chaîne nationale du Sénégal diffuse des programmes africains ?
Eux, ils ont un problème. En ce moment, ceux qui gouvernent s’accaparent une télévision. On a commencé il n’y a pas très longtemps dans la télévision nationale à passer des documentaires, non pas africains, mais juste avant le journal un documentaire. J’ai dit à ma femme ils vont être obligé quoi qu’il arrive d’arriver au documentaire. Donc, ils passent toutes sortes de documentaires ! Mais c’est déjà pas mal. Et puis, il y a une deuxième chaîne, la RTS 2, qui est en train de se mettre dans le documentaire. La chaîne Africa, qui est au Mali, passe un documentaire par semaine, le jeudi je crois. Les gens qui ont des télés, se rendent compte qu’il faut des documentaires. Il y a de la marchandise mais il ne faut pas se précipiter.

Et la diffusion du documentaire dans les salles numériques ?
Tout le monde s’intéresse mais il y a des heurts. Ceux qui ont l’argent veulent garder le pouvoir et les gens ne veulent pas libérer tout ça. Il y a Africa Cinéma qui donne de l’argent. Ils sont dans un circuit mais on va leur régler leur problème. Avec « 5X5 », c’est là où ça déménage, il faut voir les queues qu’il y avait pour aller voir le film ! C’est comme le cinéma 35mm et le numérique. C’est la même chose on va y arriver tranquillement. Les gens veulent aller voir un film. Point final. C’est les autres qui compliquent le système, ce n’est pas le spectateur. On n’a jamais vu un spectateur rentrer dans un cinéma et dire « oh la la c’est dommage qu’on me l’ai montré en numérique. ». Ce sont les autres, les intermédiaires, qui ont des intérêts autres et qui parlent de ces problèmes. Moi, le cinéma je ne le fais pas d’une manière libre, je le fais pour mourir.

Propos recueillis par Benoît Tiprez

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