| |

Sissako Abderrahmane
Clap Noir : Vous
êtes venu présenter ici votre film Bamako. Comment se fait-il
que ce film ne soit pas dans la compétition officielle catégorie
long métrage ?
Le Fespaco avait sélectionné le film et estimé qu’il
devait être en compétition. J’ai eu cette information,
mais avant même de l’avoir je m’étais fait une
idée quant à la place du film dans cette édition.
Je m’étais déjà dit qu’en cas de sélection,
je refuserai d’être en compétition. La compétition
dans un festival tel que le Fespaco, et dans tout festival d’ailleurs,
donne une grande visibilité à un film, j’ai estimé
que le film avait déjà bénéficié d’une
grande visibilité, en Afrique comme sur le plan international,
à travers les médias. C’était plus justifié
de laisser cette vitrine à des gens qui aujourd’hui sont
encore un peu plus « fragiles » que moi et de leur permettre
d’être en compétition. Je n’ai pas senti le besoin
de participer à la compétition, ça ne veut pas dire
que je m’estime meilleur, ou que le film est meilleur, mais il y
a cette notion de visibilité dont je trouvais plus juste de laisser
profiter d’autres cinéastes.
Quelle distribution votre film a-t-il trouvé sur le continent
africain ?
Il n’y a eu qu’une sortie pour le moment en Afrique à
Bamako. C’était naturel, c’est là que le film
a été tourné et c’est donc là que le
public l’attendait. Mais il a fallu attendre un peu avant la sortie
car nous voulions accompagner la sortie avec une présence conséquente
à Bamako. Je voulais donc être pleinement disponible pour
rester là-bas trois semaines, et c’est ce qui s’est
passé en Janvier. Le film est sorti le 6 Janvier précisément.
Selon les dire du directeur de la seule salle de Bamako, c’est le
film qui a fait le plus grand nombre d’entrées qu’un
film ait jamais fait là-bas, même à côté
des productions américaines, Da Vinci Code etc ! C’est quand-même
très important, et ça veut dire beaucoup de choses.
Ça veut dire que nous ne connaissons quasiment pas notre public,
en quelque sorte. On a souvent dit que ce film ne serait pas compris,
mal accepté… Mais quand le public est interpellé,
sur un sujet qu’il vit au quotidien, il ne peut qu’adhérer.
Clap Noir a soutenu le film et organisé des projections
et des rencontres autour de ‘Bamako’. La question des destinataires
du film est souvent ressortie, avec l’idée que le public
africain ne saurait pas l’apprécier. Que répondez-vous
à ce commentaire ?
Non, je crois que les européens ont très souvent la tendance
de faire des raccourcis sur tel ou tel message, sur telle ou telle intention.
Un film c’est l’expression d’un artiste sur ce qui le
touche, sur son environnement. Parfois il se donne un rôle, une
mission. Parfois une mission s’impose à lui. Après,
il raconte dans un film, et le public se l’approprie.
L’erreur de ce genre de commentaire est de ne pas tenir compte du
fait que ces films ne sont pas davantage vus en Europe, dans le fond.
On prétend, on a l’impression, que ces films sont vus en
Europe et ne sont pas vus en Afrique. La différence c’est
qu’en Europe, les choses sont mieux structurées. Il y a des
réseaux de distribution plus spécifiques, des associations,
des salles d’art et d’essai qui permettent à certains
films d’exister et d’avoir leur petit public. Il y a aussi
une curiosité cinéphile plus organisée, et les gens
ont plus accès à toutes sortes de films. A force de voir
des films d’univers différents, on comprend mieux le langage
cinématographique, qui est nécessairement divers. Aucun
pays ne s’exprime de la même façon. Et même,
on prend 100 cinéastes français, ils s’expriment différemment,
100 cinéastes suédois, c’est la même chose,
tous ! On peut être impopulaire, chez soi même, en raison
de la forme que tu utilises, mais ça ne veut pas dire pour autant
que on s’adresse à quelqu’un d’autre. Je ne crois
pas. Quand un film est un langage, il faut le lire. Peut-être en
effet que certaines formes cinématographiques sont compliquées
pour une large part du public, mais cette part existe aussi en Europe,
c’est ça la réalité. Quand Bergman fait des
films il n’a pas un public de masse, mais personne ne va lui dire
qu’il ne fait pas des films pour son public où qu’il
s’adresse à un autre public. Il s’exprime, tout simplement.
C’est la fonction ders artistes, ce qu’on attend d’eux.
Si son message peut toucher le plus de gens, il en est heureux.
Pensez-vous que
cela est surtout révélateur du regard que les médias,
le public au Nord portent sur le public africain ?
D’un certain type de public et d’un certain type de médias.
J’aurais tendance à nuancer ! Bien sûr que l’Afrique
est bien souvent résumée de manière réductrice,
de telle façon que je ne suis pas étonné qu’on
ait aussi fait ce raccourci là. Moi je m’exprime, depuis
mes premiers films je me suis exprimé de manières personnelle.
Je n’adresse pas mes films à quelqu’un de précis,
je les fais en accord avec mes convictions. Cette expression peut, en
certaines circonstances, ne pas être populaire, comme cela a été
le cas pour Bamako.
Lorsque vous avez
fait Bamako, est-ce que vous pensiez que ce film deviendrait un film étendard
de la cause alter-mondialiste ?
Je n’y ai pas pensé en la faisant. Un film on se l’approprie,
et tant mieux. Quand les réseaux qui se l’approprient son
structurés, je pense notamment au Forum Social Mondial, cela occasionne
une plus grande médiatisation. Et c’est tant mieux. Mais
même une personne s’approprie un film, parce que le film l’interpelle.
En revanche j’avais très à cœur dans un projet
tel que celui-là de donner une occasion à l’Afrique
de s’approprier son malheur. C’est à nous de parler
de ça. La dérive de certaines formes, d’une certaine
tendance du Nord à vouloir sensibiliser sur le malheur des autres
peut être interrogée. Ce n’est pas une question de
sincérité, je ne dis pas que les gens ne sont pas sincères
quand ils le font, mais faut le faire avec une certaine réserve.
C’est là que j’ai vu le positionnement de Bamako, comme
porteur d’une parole qui vient vraiment de l’intérieur.
La forme aussi a été le fruit d’une volonté
d’initier un procès, d’improviser et d’inviter
des gens complètement simples, ordinaires. Des gens qui vivent
au quotidien ces difficultés, et qui ont la capacité de
formuler ce qui leur arrive, à condition qu’on leur en laisse
l’opportunité. Leur vision n’est pas la vision de l’Afrique
qui existe en occident d’une manière générale.
Cette conscience africaine, je voulais la montrer d’abord en Afrique.
Elle est encore peu structurée pour devenir une grande force alter-mondialiste,
même si cela commence.
La mise en scène
de Bamako flirte avec le documentaire, en en utilisant les codes dans
la mise en scène. Pourquoi avez-vous fait ce choix de fictionnaliser
l’écriture documentaire ?
Je voulais atteindre, et j’ai choisi une forme qui semblait être
en mesure de cracher les problèmes et d’en témoigner.
La parole est très importante. La forme du procès, c’est
aussi donner de la valeur à cette parole.
L’autre raison, qui est peut-être à vrai dire la plus
essentielle, c’est que, quand on sait qu’un procès
de ce type est improbable aujourd’hui contre les grandes institutions,
qu’on ne peut pas le faire, le rôle d’un artiste c’est
de l’inventer. Inventer ce procès qui aura peut être
lieu dans le futur, non pas pour couper des têtes, mais par envie
que les choses soient dites. Même dans un conflit familial, quand
quelqu’un veut qu’il y ait justice, il veut plutôt que
les choses soient entendues. Bamako a répondu à ce besoin
chez moi, je voulais que les choses soient dites et entendues, il ne s’agissait
pas pour moi d’avoir raison.
En outre, à partir du moment où le cinéma est un
langage, le langage de l’image, rien n’est défini.
Rien n’est établi définitivement. On peut presque
toujours tout réinventer. Forcément, qu’on le veuille
ou non, l’avenir du cinéma appartient à ceux qui se
sont peu ou pas exprimé. Il n’est pas question d’une
forme particulière d’intelligence ou de talent, mais plutôt
du fait qu’il y a une forme de virginité dans ces endroits
sur la forme. Moi, je ne me suis à aucun moment posé la
question de la forme en ces termes, est-ce un documentaire, une fiction
? Je croyais en la force de l’image et de la parole, et je savais
que c’était possible avec un film comme ça, avec un
dispositif comme ça, de parler de cette problématique de
la dette de l’Afrique et d’en parler autrement.
Vous avez mis en
scène un tribunal de justice et notamment un président du
jury, est-ce que ce président incarné représente
le maillon manquant des institutions supra-nationales ?
Non, pas vraiment. Alors que je devrais sans doute répondre oui
à une telle question ! Pour moi, le président représente
autre chose. Il est une écoute possible de tout un chacun, c’est
une fonction abstraite. Je veux que les uns et les autres soient justes,
et ce personnage exprime surtout que la justice est possible.
On présente souvent votre cinéma comme un cinéma
d’avant-garde, est-ce une préoccupation qui vous anime dans
votre travail ?
Cela dépend de ce qu’on appelle un cinéma avant-gardiste,
j’ai plutôt tendance à dire que lorsqu’un continent
ne s’exprime pas ou s’exprime très peu, il est difficile
de ne pas être avant-gardiste. Ce la s’impose à nous,
mais chacun de par sa sensibilité, de par sa façon de voir
les choses s’intéresse de telle manière à telle
histoire, à tel genre. Je pense que toutes les histoires sont intéressantes,
à partir du moment où on peut émouvoir l’autre.
C’est ça le rôle d’un film. Un film ne doit pas
chercher à avoir raison, un film ne détruit jamais. Il construit.
Si l’avant-gardisme c’est de construire quelque chose, je
suis forcément avant-gardiste.
Pensez-vous qu’un film puisse réellement avoir de
l’influence sur la vie politique ou sur les mentalités ?
Oui, je pense que ce qu’un film ne doit pas faire c’est chercher
d’emblée à changer les choses. Il ne faut pas faire
un film pour ça. L’intention ne doit pas être antérieure
à la création du film, mais quand le film existe, il peut
en effet changer des choses. Changer, ça ne veut pas forcément
dire faire adopter des propositions de loi, ou distribuer de l’argent
aux gens. Changer, c’est simplement faire évoluer la mentalité
de quelqu’un que sans doute tu ne rencontreras jamais, mais qui
dira à quelqu’un d’autre : « Il y des choses
que je n’avais pas comprises, maintenant je comprends mieux ».
Vous abordez dans Bamako le drame humain de la migration clandestine,
qu’avez-vous à dire aux dirigeants du Nord comme du Sud à
ce sujet ?
Je redirai ce qui a déjà souvent été dit.
On ne monte pas dans une pirogue comme le font les gens par milliers,
pour y passer 8 nuits, en passant au ras de bateaux de pêche qui
ne les voient même pas. Ils sont européens, japonais, coréens,
ces bateaux… On ne fait pas ce que font ces milliers de jeunes s’il
y a une lumière qui brille quelque part. Quand on part de cette
façon on se livre à un acte de suicide, qu’on en ait
conscience ou pas. C’est forcément un acte de désespoir,
c’est quand tout est fini qu’on fait cela. Ces hommes et ces
femmes – il y a de plus en plus de jeunes filles – partent
parce que des promesses n’ont pas été tenues. Ces
promesses déçues elles viennent avant tout des politiques
nationales. Mais c’est aussi le fait de ceux qui ont pensé
que le développement de l’Afrique devrait nécessairement
passer par telle ou telle politique. Je pense évidemment aux plans
d’ajustement structurels qui ont été imposés
à des populations. C’est aux mères et aux pères
de ces jeunes là que l’ajustement structurel a été
imposé. C’est parce que leur mères et leurs pères
sont appauvris, parce qu’ils ne peuvent pas leur offrir des études
qui leur permettent de trouver un travail, c’est à cause
de cet appauvrissement organisé qu’aujourd’hui ces
jeunes partent. Je crois que l’échec est clair, les responsabilités
sont claires aussi… Aussi bien dans le Nord que dans le Sud.
Si on comprend que l’équilibre du monde ne se fera pas comme
ça, qu’on ne peut plus continuer de cette façon, avec
une partie du monde riche et l’autre pauvre, alors même qu’en
réalité elle est à la source des grandes richesses
(minières etc… ). Si on ne comprend pas cela, il n’existera
jamais un monde juste et équilibré, et donc jamais un monde
de paix.
Quels sont les maîtres mots de votre approche du travail
cinématographique ?
C’est une question très difficile… Je dirais que pour
être cinéaste, il faut douter. Douter constamment, et que
ce doute n’est possible que s’il y a aussi l’intime
conviction de quelque chose qui existe et qu’on peut à peine
partager. Mon travail cherche à exprimer cette conviction, et ce
grâce au doute.
Propos recueillis par Sophie
Perrin.
www.clapnoir.org |