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Lotfi Abdeli
Clap Noir : Qu’est-ce
qui vous a motivé dans votre choix de jouer le rôle de Bahta
dans le film de Nouri Bouzid, Making off ?
Le nom du réalisateur est déjà une raison suffisante,
c’est un grand réalisateur très connu chez nous et
dans le monde arabe, et c’est toujours un honneur de travailler
avec lui. J’avais déjà travaillé avec lui sur
son avant dernier film, « poupée d’argile »,
je jouais le rôle du méchant, et là je savais qu’il
avait écrit pour moi le rôle de Bahta. Ce qui m’a touché
c’est la manière dont il a écrit le rôle, j’ai
immédiatement trouvé que c’était un grand rôle
et j’ai même eu peur de ne pas être à la hauteur
de ce rôle.
Bien sûr c’est aussi le sujet du film, le risque de dérive
intégriste, qui est un sujet brûlant, un sujet urgent. Je
voulais être dedans, je me suis dit que c’était une
excellente occasion de parler de ça et de faire un film important
sur un sujet qui reste encore trop tabou chez nous. Ça n’avait
encore jamais été abordé en fiction, ni d’une
manière qui aborde plutôt l’aspect social du problème.
A la lecture, en
quoi as-tu senti qu’il s’agissait d’un grand rôle
? Qu’est-ce qui t’as particulièrement séduit
dans l’écriture ?
Je sentais énormément de tension, je sentais que la problématique
était bien posée, que l’écriture était
fine. Le scénario était maîtrisé et il ne bluffait
pas, tout y était très réel. J’y ai reconnu
des choses qui se passent vraiment, et j’ai senti que j’étais
interpellé par le scénario.
C’est un
scénario qui répond à une structure très particulière,
est-ce que les séquences de making of, justement, étaient
déjà présentes dans le scénario ? Quelle a
été la part d’improvisation ?
Même le scénario a évolué pendant le tournage.
On a démarré d’un très bon scénario,
mais toujours avec en tête l’idée qu’on pouvait
de toute façon le pousser encore plus loin. Le meilleur scénario
peut toujours être amélioré par les acteurs, la façon
dont on travaille, le réalisateur. Mais les parenthèses,
le making of, cette mise en abîme étaient prévus mais
tout cela n’était pas écrit. On a improvisé.
C’est comme si on avait eu un rendez-vous par rapport à des
problèmes qu’on avait, et on a choisi de le résoudre
devant les caméras et que le monde en soit témoin.
Comment avez-vous
travaillé les raccords avec la fiction ?
Ah ! ça c’est le travail de Nouri Bouzid… Il connaissait
très bien son idée, il savait ce qu’il voulait en
faire. Il a pris un risque de faire figurer ça dans le film mais
il avait envie de s’exprimer aussi, de laisser apparaître
son point de vue. Il était sincère en le faisant, ce n’est
pas facile car un point de vue ne correspond pas toujours à l’attente
des gens, mais on voulait vraiment être justes dans les points de
vue qu’on exprimait. Lui voulait faire entendre sa voix, moi aussi.
Moi par exemple, je n’ai pas cherché à dire de belles
choses ; j’ai voulu dire ce que je sentais et quels étaient
mes problèmes par rapport à ça. Je trouve que c’est
intéressant parce qu’on a ouvert le débat avec ça.
En plus de simplement voir un film, cela permet a chacun et surtout chez
nous de réfléchir de manière plus directe aux question
que cela pose, de réfléchir avec nous. On a parfois besoins
de choses plus directes, de choses frontales, surtout sur un sujet délicat
comme celui-ci.
Comment ces séquences
de making of ont-elle été tournées concrètement
?
Il y avait une caméra vidéo qui tournait pendant tout le
film, c’était son travail de faire en vrai le making of.
Je savais un peu à l’avance les moments où je risquais
vraiment d’exploser, c’est des moments très précis
: quand on parle du corps, quand on parle de terrorisme et quand on parle
d’intégrisme. Il fallait pas confondre intégrisme
et Islam, ça me faisait peur. C’était le plus important
dans ce film, il ne fallait pas que le film devienne un bâton pour
battre l’Islam, mais bien une attaque contre l’intégrisme
et tous ces trucs fascistes.
Nouri Bouzid et
toi-même, êtes-vous musulmans ? Aviez-vous vraiment le désir
de présenter comme minoritaires certaines dérives autour
de la religion ?
Moi je suis musulman. Je ne sais pas vraiment pour Nouri, mais je crois
qu’il lest aussi. Il est laïque en tous cas, tu sais nous venons
d’un pays laïque. La Tunisie est un pays musulman de par son
peuple, mais la religion n’intervient pas dans la vie politique
chez nous, ce qui n’est pas toujours clair dans la tête de
certaines personnes. Le rôle des artistes et du cinéma, parfois,
c’est d’intervenir, de proposer une réflexion sur ce
qui peut se passer si on ne fait pas attention. C’était aussi
le rôle qu’on se donnait par rapport à notre société
de dire « Si on laisse des jeunes partir en vrille, on finit par
les perdre vraiment. Parfois c’est une perte très douloureuse,
très dangereuse ».
Tu t’impliques énormément dans le film, tu
fais une incroyable performance d’acteur en suivant la transformation
radicale de ton personnage au cours du récit. Est-ce qu’on
sort indemne d’un film comme celui-là ?
J’ai l’habitude de tourner, heureusement ! J’ai l’habitude
de m’investir. C’est sûr que tu laisses des choses dans
ce film, tu portes certaines douleurs et certains maux des personnages,
mais c’est à moi de faire un petit travail. On est acteurs
aussi, n’est-ce pas ? Il ne faut pas qu’on confonde la fiction
avec la réalité, surtout pas nous. Cela dit c’est
vrai que l’implication sur ce film particulier a été
très forte parce que je me retrouve beaucoup dedans. Je suis musulman,
ce sont mes symboles, c’est ma réalité, et c’est
une menace – l’intégrisme – qui concerne tout
le monde. Toute la planète est concernée. Ce sujet là,
on ne peut pas le voir comme ça en se disant « Moi, ça
ne m’intéresse pas ! ». On ne parle pas d’un
vulgaire fait divers, on parle d’une rélité qui impose
la terreur au monde entier, quand même ! On avait besoin de prendre
le débat à notre compte. Tu sais c’est rare d’entendre
le point de vue des arabes et des musulmans sur ces questions. On n’entend
toujours que le point de vue des européens, c’est leurs émissions,
c’est leurs films qui traitent de ça et ils n’ont pas
tout le temps un regard juste. Nous on voulait imposer notre manière
de parler de ça, notre lecture, car on a plein de choses à
dire sur ces questions qui nous concernent en premier lieu.
Le film est-il
déjà sorti en Tunisie ? Comment a-t-il été
reçu ?
Le film est déjà sorti en Tunisie, il est toujours en salle
pour l’instant. C’est une bombe ce film en Tunisie. Les gens
se l’arrachent comme ils ne se sont jamais arraché un autre
film. Les salles sont toujours pleines, on estime le nombre de copies
pirates à 3 millions, c’est un record absolu. On a d’abord
eu très peur quand on a vu l’ampleur du piratage, mais en
même temps cela n’a pas nui au film quant à la fréquentation
en salles. C’est vraiment un énorme succès, et dans
chaque quartier il y a un mec qui s’appelle Bahta, maintenant, tellement
les jeunes aiment le film !
Vous faites le
portrait de Bahta comme un jeune homme moderne, instruit, urbain, sociable,
ouvert d’esprit. On est très loin des clichés habituels
de misère, d’illettrisme qui sont censée seuls expliquer
la possibilité de basculer dans le terrorisme. Pourquoi ce choix
d’un personnage tel que Bahta et d’un regard moderne sur une
Tunisie aux accents de graffitis et de hip hop ?
Ce choix nous a paru naturel car en fait c’est comme ça qu’on
vit chez nous. On ne se ballade plus en chameau depuis longtemps, on n’attache
pas les femmes au cou… C’est beau chez nous, c’est un
pays libre, on s’aime, on a l’envie d’être bien,
de s’amuser, de bien s’habiller, de frimer des fois ! Les
jeunes chez nous s’amusent beaucoup. C’est sûr qu’il
y a toujours un petit rêve d’Europe pour tous les jeunes pour
qui ça ne marche pas, c’est normal, c’est un petit
mythe qui persiste toujours, comme le rêve américain.
Evidemment la misère existe, elle est toujours là. Mais
la misère est partout, dans le monde entier. Là où
il y a une société moderne il y a de la misère. Maintenant
la question c’est : comment dépasser cette misère
? Nous, on voulait parler d’une manière moderne, on est un
pays moderne et on s’exprime en tant que tel. On n’est pas
là pour vendre une carte postale que les festivals et les européens
– excusez-moi – attendent toujours de nous aujourd’hui,
et financent. Ils adorent financer des projets qui nous montrent tours
comme en 1840, avec nos djellabahs et tout ça… C’est
fini tout ça, aujourd’hui un tunisien parle 4 ou 5 langues,
il voit toutes les chaînes du monde, c’est quelqu’un
qui a une conscience de son corps… On a une ouverture sur le monde
qui, selon moi, devient peut-être en fait de plus en plus rares
chez les autres !
C’est pour ça qu’il faut qu’on puisse délivrer
notre regard sur tout ça, c’est important. Il y a des choses
que nous seuls pouvons expliquer. Chez nous il y un proverbe qui dit «
on ne connaît la sensation du feu que lorsqu’on l’a
tenu dans sa main ». On peut raconter tout ce qu’on veut,
être une grand poète ou écrivain, si tu ne connais
pas ce dont tu parles tu ne peux pas le raconter, voilà !
Qu’est ce
qui t’a poussé à devenir comédien ? Comment
se sont passé tes premiers pas dans la comédie ?
Moi, je n’ai jamais voulu être comédien, j’étais
danseur professionnel. Pas danseur de Hip Hop, j’étais danseur
classique et contemporain. J’ai roulé ma bosse comme danseur
contemporain, j’ai fait le tour du monde, j’étais très
bien, je n’étais pas frustré du tout en tant qu’artiste.
Avec le temps ma danse a commencé à évoluer un peu
vers la danse-théâtre, et ce sont des amis artistes de théâtre
qui m’ont proposé une pièce. Je l’ai faite,
et du coup après ça on n’arrêtait pas de me
proposer des rôles dans des sitcoms, des premiers rôles dans
des films, et j’ai commencé comme ça une bonne carrière
d’acteur qui a été très bien récompensée
en Tunisie.
La danse est toujours là mais aujourd’hui je consacre plus
de temps au cinéma, il faut dire aussi que je commence à
vieillir par rapport à la danse. Je continue à faire de
petites choses avec lesquelles je continue de m’amuser, et j’utilise
énormément la danse dans mon travail de comédien,
directement ou indirectement. Mon corps se trouve beaucoup plus libre
que beaucoup d’autres acteurs. J’ai cette sensibilité
particulière, moi je me considère un acteur « à
deux moteurs » : j’ai la danse d’un côté,
et le jeu classique de l’autre. Ce mélange me donne plus
de liberté dans mon jeu.
Propos recueillis par Sophie
Perrin.
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