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Du 7 au 18 mars 2008, comme chaque année, le Cinéma du Réel donne rendez-vous à Beaubourg aux amoureux des réalités venues du monde entier. Cette année, trois films ont retenu l'attention de Clap Noir. Ceux de deux documentaristes venus du Sénégal, avec des sujets très forts et une maîtrise puissante du discours : Khady Sylla, accompagnée du chef opérateur français Charlie Van Damme avec Le monologue de la muette , sur l'exploitation des petites bonnes en Afrique, et Idrissa Guiro avec Barcelone ou la mort , qui s'interroge sur les raisons et le fonctionnement du drame de ce qu'on appelle en France l'immigration clandestine. On y ajoutera le document extraordinaire de Shirley Clarke , Portrait of Jason qui dresse en 1967 le portrait bouleversant de cet Américain Noir, homosexuel et prostitué. 1) Le monologue de la muette, 45' de Khady Sylla et Charlie Van Damme, subjectivité et politique
" Woman is the nigger of the world", chantait Lennon sur toutes les radios du monde dans les années 70. Pendant ce temps, en Europe, quelques femmes cinéastes parvenaient à imposer leur regard, d'Agnès Varda à Marguerite Duras. Il a fallu attendre Safi Faye, la Sénégalaise, disciple de Jean Rouch, et ses bouleversantes Lettres paysannes (1975) pour que s'élèvent une voix et un regard de femme dans le cinéma africain. Aujourd'hui encore, peu de femmes cinéastes existent en Afrique Noire : Florence Ayisi, Rahmatou Keita, Fanta Nacro et pour les plus jeunes, Isabelle Boni-Claverie, Osvalde Lewat-Hallade, Angèle Diabang Brener et Khady Sylla ... Si la femme est le nègre du monde, que dire alors de la femme noire ? C'est d'une petite bonne sénégalaise que va nous parler Le monologue de la muette. Ce documentaire est une petite bombe dans le paysage esthétique africain. C'est une réflexion politique qui interpelle le spectateur de manière brutale, comme la voix dure et sans concession de la narratrice, comme les séquences où la chanteuse Fatim Poulo Sy regarde le spectateur droit dans les yeux et lui jette la vérité à la face. Comme Sembène Ousmane, le père du cinéma sénégalais, Khady Sylla affirme un regard politique. Elle y dénonce une exploitation. La même, hélas, que Sembène montrait de manière tragique dans La Noire de (1966), où une petite bonne sénégalaise se suicidait chez des Français, à Nice. Celle que nous montre le film est restée au Sénégal, où toutes les familles, et pas seulement les plus riches, ont une bonne. Cette muette à qui elle tente, aidée de Charlie Van Damme, de restituer une subjectivité et une parole, c'est la damnée de la terre. Marx et Fanon retrouvent Beauvoir et Spartacus. A travers le portrait de cette petite bonne, nous sentons la révolte de celle qui dispose et du verbe, et du regard. Contre le comportement des patronnes. Contre le silence du village. Contre l'isolement. Contre la grossesse difficile à assumer. Contre l'incurie des autres. Contre la misère. La force s'allie à la douceur. Le film porte un regard d'amour sur ces jeunes filles, avec des gros plans sur les visages, des paysages entraperçus, des carrés de terre verdoyante, des regards tristes, aimants, maternels aussi. Sénégalaise, Khady Sylla s'affirme ici comme une héritière de Senghor, le politique-poète et de Djibril Diop Mambéty, le poète filmeur . Charlie Van Damme , directeur photo chez Resna is, véritable alter ego en réalisation, donne littéralement un regard à sa voix. Il filme avec amour, respect et insistance le visage des femmes.
Khady Sylla, déjà accompagnée de Charlie Van Damme, avait déjà fait parler d'elle avec Une fenêtre ouverte , où, sur le thème de la maladie mentale au féminin, elle fourbissait déjà avec brio ses armes pour affirmer son style. Quelles sont ces armes ? C'est tout d'abord de savoir marier subjectivité et poésie, grâce à la plume d'une femme qui est écrivain avant même d'être cinéaste ("Le jeu de la mer", L'harmattan). C''est la capacité à transcender l'autofiction (comme disait Rimbaud, "je est un autre") avec le cinéma dit "du réel", ou cinéma vérité (ou encore cinéma direct), sans jamais s'enfermer dans un genre. C'est à chaque fois la rencontre d'un propos fort avec un traitement fin, élégant et exigeant. Pour cela, Khady Sylla s'est entourée de l'équipe qui l'accompagnait déjà dans l'oeuvre précédente. Charlie Van Damme , Sophie Salbot , une productrice militante, véritable passeuse entre un monde africain qu'elle connait bien et les codes cinématographiques français : car c'est bien en France, du moins en Europe, que se finance un si beau film. Luciano Rigolini , qui s'occupe de La lucarne à Arte et qui a fait confiance à Khady Sylla pour ses deux films et l'a accompagné dans sa recherche d'une forme exigeante. Refusant le cloisonnement des règles de genre, le film tisse une écriture qui échappe aux contraintes, en étant tout à la fois un poème illustré, un manifeste, et un moment de cinéma vérité, lorsque l'on voit des femmes s'écharper à propos d'une bonne qui n'a pas reçu son salaire. La part de fiction est assumée. Le réel ne préexiste pas à la construction cinématographique. Le propos porté est clair et net. Pas d'exotisme. Pas de compromis. Le sujet est fort, important, le film en fait prendre conscience. Mais la réalisation ne se contente en aucun cas de traiter un sujet, encore moins de militer pour une cause. C'est juste du cinéma. En ayant su s'allier avec un regard masculin, subtil, elle amène à maturité un propos que l'on attend depuis longtemps et que l'on ne trouve guère encore dans les festivals consacrés au documentaire africain : la revendication et l'existence d'une subjectivité. C'est donc un film, tant par sa forme que par son propos, qui marque une étape. Espérons que cette école nous offrira d'autres perles. 2 ) L'immigration clandestine vue depuis un village sénégalais : Barcelone ou la mort , de Idrissa Guiro , 49'
Au cinéma du réel, la salle était comble pour voir ce film qui explore, depuis un village sénégalais, les raisons et les modalités de l'exil de ceux qu'ici, l'on appelle les immigrés clandestins. Pourquoi on part ? Comment on part ? Et ceux qui restent, que ressentent-ils ? Comment accepter le deuil de tous ces jeunes marins pris par la mère pour le rêve d'une vie meilleure ? Barcelone ou la mort trace deux trajectoires qui se croisent en fils narratifs finement tissés, comme on dit en Afrique que l'est le langage. Pour le côté positif, on rencontre un Sénégalais qui a choisi de s'installer dans son village sénégalais après un long séjour aux Etats Unis, pour enseigner. C'est un militant, un homme qui lutte pour interroger le fantasme de l'ailleurs, si présent chez ses élèves. Pour le côté plus émotionnel, on fait un voyage intime avec un marin sénégalais qui fuit la misère pour tenter l'aventure du voyage en pirogue vers Barcelone. Sa voix off nous fait revivre l'aventure tragique de cette épopée. Sa réflexion nous mène, elle aussi, à interroger le besoin d'ailleurs à tout prix. Mais Idrissa Guiro n'est pas un rêveur. Il montre aussi que cette pirogue sur laquelle on fuit vers l'Europe, c'est aussi celle du pêcheur, celle qui fait vivre le pays (on raconte que le mot Sénégal veut dire littéralement "sunu gaal", "notre pirogue"). Or, comme en témoigne un pêcheur, avec la concurrence européenne dans les eaux sénégalaises, la pêche ne fait plus vivre son homme au Sénégal. Troisième trame narrative, le film nous montre - arbre que l'on abat, planche que l'on scie, puis assemble - une nouvelle pirogue qui voit le jour sous nos yeux. Les étapes de sa fabrication ponctuent ce récit fort et émouvant, à la construction très maîtrisée. 3 ) Portrait of Jason de Shirley Clarke : Noir, Homosexuel, Prostitué dans l'Amérique de la discrimination (99', noir et blanc, 1967, restauration Moma)
La cinéaste américaine Shirley Clarke , tout en étant Blanche, a consacré tout son travail de cinéaste à la communauté noire aux Etats Unis dans les années soixante. Dans ce documentaire, Aaron Payne, rebaptisé Jason Hollyday, laisse apparaître devant sa caméra fixe les multiples facettes de sa personnalité, celle d'un homme à la fois sensible et cynique, celle d'un Noir qui couche avec des hommes Blancs, celle d'un homme qui a été "bonne à tout faire" chez de vieilles dames riches avant de devenir un gigolo. Cultivé, new-yorkais "hype", ami de Miles Davis, très fier de ses origines antillaises et se prétendant à ce titre "prétention d'esprit blanc dans un corps de Noir" (qu'il avoue trouver d'ailleurs pas mal, et que beaucoup d'hommes et de femmes ont apprécié !), doué d'un humour ravageur, porteur aussi d'une histoire tragique et de tout cela, terriblement lucide, Jason est un personnage bouleversant, qui va bien au delà d'un témoignage sur une époque (soi-disant) révolue. Alcool, jazz et cigarettes, rire, larmes, confession sur le père sévère, la mère aimée, les hommes, les femmes, les Noirs, les Blancs cet immense plan séquence rythmé par les seuls changements de bobine nous dévoile un homme merveilleux, écorché de souffrance, qui a besoin de raconter, de faire rire et de rire, de lui-même, des autres, de ceux qui l'ont exploité, humilié, de ceux qu'il a roulé, séduits, eus. A travers Jason, on voit l'Amérique pince cul des années soixante, raciste et à peine sortie de son apartheid et homosexuelle sans gay pride. Quand Jason nous explique que dans les fêtes de Blancs, un dandy noir est parfaitement bien accueilli, du moment qu'il est clair qu'il est homosexuel et qu'il ne séduira pas l'une des Blanches... on apprend beaucoup de choses. On mesure le changement. Et aussi les pesanteurs ! Caroline Pochon |
| © Clap Noir / 2007 |